La relance, c’est maintenant ! Alors que l’Hexagone commence tout juste à se remettre d’une crise inédite, l’association France Digitale alerte sur le risque de « déclassement économique » du pays. Nicolas Brien, CEO de l’association qui rassemble 1800 startups et investisseurs, tire ainsi le « signal d’alarme » . « Le bilan que l’on peut déjà tirer de cette crise, c’est que personne n’était prêt ! L’immense majorité des services publics comme des entreprises privées n’étaient pas prêts à ce moment d’accélération numérique. Infrastructures pas adaptées, VPN pas calibrés, matériel insuffisant pour couvrir les besoins en télétravail… Notre désarmement technologique a été sidérant.«
Le scandale de la pénurie de masques a monopolisé le débat public et le manque de préparation numérique des acteurs économiques risque d’être relégué au second plan dans la discussion politique. Pourtant, comme l’a déjà souligné Bruno Le Maire, la relance économique sera numérique. Et France Digitale tient à rappeler que « donner un coup d’accélérateur à nos solutions numériques made in France » participera autant à la défense des intérêts nationaux que la survie du tissu industriel tricolore ou une meilleure organisation sanitaire. « Il y a aujourd’hui un débat sur la délocalisation des actifs industriels, qui représentent 14% du PIB, mais il n’y en a aucun sur le fait que la quasi totalité des solutions numériques utilisées pendant le confinement étaient étrangères, se désole Nicolas Brien. Investir dans les startups made in France, c’est à la fois une question de souveraineté technologique et de transformation numérique. »
Alors, que faire ? C’est pour répondre à cette question que l’association publie ce mercredi un plan nourri de 15 propositions pour donner à la France mais aussi à l’Europe « l’opportunité historique de renouer avec une tradition d’excellence technologique » . Le programme s’articule autour de quatre axes majeurs : le réarmement technologique du pays, l’investissement, la création d’emplois durables et non-délocalisables et la transition environnementale. Grâce à ce programme clé-en-main, l’association espère peser dans les débats, jusqu’à voir certaines de ses propositions être incluses dans la troisième loi de finances rectificative qui doit être discutée au Parlement en juin. Il lui reste donc quelques semaines à peine pour faire entendre la voix du numérique – et de la raison ?
C’est probablement le volet au potentiel le plus explosif du plan présenté par France Digitale. Car l’association ne se gêne pas pour montrer du doigt les limites des entreprises en matière de numérique. « Beaucoup ont glosé sur l’impréparation des services publics pendant le confinement mais les acteurs privés doivent balayer devant leur porte » , tranche Nicolas Brien. Le CEO de France Digitale assume donc édicter quelques propositions « radicales » , à l’instar du conditionnement des aides publiques allouées aux grandes entreprises à des mesures de transformation numérique. « Pas un euro d’argent public ne doit être attribué à des entreprises qui n’ont pas pris d’engagements pour la transition numérique. Le monde que l’on va dessiner avec ces aides publiques doit marcher sur deux jambes : la transformation numérique et la transition environnementale. »
Par ce biais, l’association souhaite également sortir du recours systématique à l’État pour tout ce qui concerne le numérique. « On attend encore beaucoup de l’État en matière de numérique mais les grands groupes doivent prendre leur part » , rappelle le CEO de France Digitale, qui fustige « la vision très française qui veut que les startups soient pour les grands groupes un sujet de relations publiques mais pas un enjeu de survie économique » . Et se désole que la comparaison avec les États-Unis ou la Chine laisse la France loin derrière, les grands groupes américains investissant dans les startups des montants six fois supérieurs à leurs homologues européens.
C’est l’un des discours les plus récurrents sur la tech : le secteur crée des emplois pour la plupart très qualifiés, difficilement délocalisables car ils requièrent des compétences pour lesquelles la France dispose d’une véritable expertise et durables, à 94% en CDI. Permettre au secteur du numérique de se développer rapidement reviendrait donc à prendre un pari peu risqué sur un boom des créations d’emplois. De quoi encourager les étudiants nationaux à rester sur le territoire plutôt que de chercher leur bonheur auprès des GAFAs et nourrir ainsi un cercle vertueux.
Ceci étant, France Digitale n’oublie pas non plus que le travail indépendant connaît un essor sans précédent et qu’il faut intégrer cette variable dans l’équation – d’autant que les entreprises tech collaborent étroitement avec des travailleurs non salariés. Mais Nicolas Brien souligne la difficulté du problème. « Il y a une vraie différence entre les travailleurs indépendants pauvres et les freelances de haut, il n’existe donc pas de solution préfabriquée. » L’association envisage en revanche de se pencher sur le devoir de vigilance, entré dans la loi française en 2017 et qui impose aux entreprises de prévenir les risques sociaux, environnementaux et de gouvernance liés à leurs opérations, y compris chez leurs sous-traitants. « Ce serait intéressant de savoir s’il serait possible d’étendre ce devoir aux plateformes qui ont recours à des indépendants, pour engager leur responsabilité en matière d’impact social et environnemental » , glisse le CEO de l’association.
Rien de neuf sous le soleil dans le discours de France Digitale sur ce point : de longue date, l’association a milité pour doper les investissements dans la tech, en early stage comme en late stage. L’association n’a d’ailleurs pas manqué de souligner la réactivité du gouvernement en matière de plan d’urgence, avec plus de 4 milliards d’euros débloqués pour les startups sous forme de garantie de prêts et d’avance de crédits d’impôts. « Cela a permis à beaucoup d’entreprises de respirer mais c’est avant tout une réallocation ou une avance de fonds, pas un investissement budgétaire, note tout de même Nicolas Brien. Aujourd’hui, nous devons réfléchir au-delà de l’urgence, dessiner une ligne d’horizon et les besoins de financement sont immenses. »
Pas question cependant de demander toujours plus d’argent aux mêmes acteurs. Si Bpifrance reste un point de repère dans l’écosystème, France Digitale souhaite aujourd’hui s’attaquer à la réserve de cash la plus importante du pays : l’épargne dormante des Français·es. « Il y a aujourd’hui 55 milliards d’euros d’épargne, notamment des catégories moyennes et aisées qui stockent leur argent sur des livrets A, se désole Nicolas Brien. C’est un désastre économique, alors que des milliers de PME ont plus que jamais besoin de financement, notamment en amorçage. » C’est pourquoi l’association propose notamment de muscler les réductions d’impôts accordées en contrepartie d’investissements dans les TPE-PME, afin d’encourager le financement de l’économie réelle.
Le numérique, c’est bien. Mais un numérique écologique et durable, c’est mieux. C’est l’idée derrière ce quatrième pilier du plan présenté par France Digitale. « En grec, le terme crisis signifie le choix, rappelle Nicolas Brien. Les moments de crise ont de tous temps été des moments où ont été préfigurés des grands choix de société. Or, si l’on veut préparer l’avenir, on ne peut pas le faire sans condition environnementale. » Le monde de main sera vert ou ne sera pas !
L’association intègre ainsi nombre de conditions écologiques à certaines de ses propositions, notamment en matière d’équipement des ménages en outils numériques. Il faut à la fois équiper tous les ménages mais aussi les réconcilier avec la transition environnementale. « Nous avons l’un des taux d’équipement les plus faibles d’Europe, y compris face à des pays qui ont un PIB bien moins important que le nôtre, mais nous ne pouvons pas équiper tout le monde n’importe comment, prévient Nicolas Brien. Si l’on veut s’attaquer à ce problème, comme aux inégalités numériques, les instruments mobilisés doivent être liés à la question de la transition environnementale. »