Décryptage
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18 février 2021

Jean Guo : « Le numérique est une montagne d’opportunités, mais aussi une source d’exclusion »

À 29 ans, Jean Guo est la fondatrice de Konexio. Son association forme les plus vulnérables aux compétences numériques. La chercheuse de formation explique à Maddyness comment elle essaie d'insufler plus d'inclusion dans le monde de la tech et de l'entrepreuneriat.

Présentée par la liste du think tank Sista, en janvier dernier, comme l’une des 10 femmes à suivre dans la tech en 2021, Jean Guo n’a pas fini de faire parler d’elle. L’année dernière déjà, le classement Forbes la comptait parmi les 30 entrepreneur·euse·s européen·ne·s de moins de 30 ans les plus influents. La raison de ces honneurs? Konexio, une startup associative qu’elle a fondé en 2016 pour former les populations vulnérables aux compétences numériques, des plus basiques aux plus avancées. Parmi les bénéficiaires, 73% sont réfugiés ou demandeurs d’asile.

Avec un diplôme de Stanford en économie et en biologie, un MBA et un master de politique publique à Harvard, dans lequel elle était présidente du comité de la diversité, le CV de l’entrepreneuse interpelle, à seulement 29 ans. Depuis janvier, elle est aussi ambassadrice du mouvement Impact France – anciennement Mouves – pour le taskforce Tech4Good. Elle y est référente sur la question des accessibilités au numérique. Cette dernière, dont le livre de chevet est le conte philosophique The Alchimist, de Paulo Coelho, revient pour Maddyness sur son parcours et ses ambitions.

L’aventure entrepreneuriale vous a-t-elle toujours fait rêver?

Si on m’avait dit il y a quelques années que je deviendrais entrepreneuse, je n’y aurais jamais cru. Si on avait ajouté que ce serait en France, encore moins. Je suis chercheuse à l’origine, je suis venue en France après avoir obtenu la bourse franco-américaine Fullbright pour effectuer des recherches économiques. J’ai travaillé notamment sur la santé, l’inclusion et les programmes sociaux pour les réfugiés. Passer son temps sur des bases de données, c’est intéressant, mais ça ne permet pas de rencontrer les gens derrière les chiffres. J’avais besoin de terrain et de mener des actions concrètes. Pendant deux ans, j’ai donc décidé d’aller à la rencontre des migrants et des associations. Je me suis rendue compte qu’il existait beaucoup de services pour l’accès à la nourriture, à la santé, dans une logique de court-terme, mais pas d’options pour s’intégrer durablement, via l’emploi, le développement de son réseau et l’insertion professionnelle. C’est de là qu’est né Konexio, en 2016.

L’idée est d’utiliser le numérique comme levier d’émancipation?

Avant d’arriver en France, j’était consultante dans la Silicon Valley, donc je gravitais dans un environnement entouré par la tech. Je me suis rendue compte que le langage de base est le langage numérique. Mais trop de gens en sont éloignés aujourd’hui. Le numérique représente une montagne d’opportunités, mais aussi une source d’exclusion. En Europe, 170 millions de personnes de 18 à 64 ans ne sont pas formés ni suffisamment équipés pour aller sur le marché de l’emploi. Avec Konexio, on a donc commencé dans une petite salle de formation avec un groupe restreint de bénévoles et 15 apprenants au début. J’étais sur tous les fronts, j’ai même appris un langage de programmation pour permettre d’aider dans le lancement des premiers cours. Durant ces parcours, certain·e·s faisaient 100 km en train pour venir aux sessions… Ils ne manquent pas de motivation, mais de solutions.  La base de notre mission est de former toute personne marginalisée ou vulnérable – migrants, jeunes isolés, personnes au chômage etc. – et de lutter contre la fracture numérique. Cela passe par des formations de base pour les personnes en insertion socio-professionnelle qui n’ont ni matériel ni compétences numériques jusqu’à des programmes de formation poussés vers les métiers de demain, celui de développeur notamment.

Votre histoire personnelle a-t-elle joué dans la construction de ce projet ?

J’aime à répéter : « talent is equally distributed but opportunity is not » . Quand je suis arrivée aux États-Unis avec ma famille à l’âge de 5 ans, j’ai vécu les obstacles à travers les yeux de ma mère. Elle n’osait pas décrocher le téléphone car elle ne comprenait pas ce qu’on lui disait. Très jeune déjà, je traduisais les documents et les courriers pour elle, ou faisait l’intermédiaire entre elle et mes professeurs en primaire. J’ai connu ces freins qu’on rencontre quand on arrive dans un nouveau pays. On n’a ni la langue, ni les codes sociaux ni réseau professionnel, avec des conséquences sur les familles immigrées. Toutes ces questions me parlent donc beaucoup. Si, à titre personnel, je n’avais pas eu des professeurs pour m’encourager à postuler dans plusieurs institutions prestigieuses, cela aurait été plus dur pour moi. J’ai donc eu envie de donner cette opportunité à d »autres personnes.

Pensez-vous qu’en France, l’écosystème laisse assez de place aux personnes issues de l’immigration?

L’écosystème favorise une certaine culture et un type d’entrepreneurs, qui voient leurs projets plus facilement réussir. Quand je suis arrivée en France, je ne connaissais personne. À de nombreuses reprises, j’ai du expliquer ma présence, justifié mon projet et mon parcours… Les gens ne comprenaient pas mon français. Mais tout ça m’a poussé à aller encore plus loin et, aujourd’hui, je suis la reine du pitch (rires). Il est enthousiasmant de voir que beaucoup d’initiatives essaient de promouvoir diversité aujourd’hui. Je l’ai vu de mes yeux en ayant eu la chance d’être passée par le programme Fighters de Station F. L’enjeu maintenant réside dans la sensibilisation des personnes concernées. Il faut progresser dès le départ pour réussir à identifier, aller chercher les personnes qui ne pensent pas pouvoir intégrer cet écosystème entrepreneurial et leur donner y accès.

Aujourd’hui 1300 bénéficiaires sont déjà formés chez Konexio

N’êtes-vous pas parfois découragée par l’ampleur de la tâche?

Au début, personne ne croyait en mon projet, j’avais du mal à me faire comprendre. Ma vie oscillait sans cesse entre des hauts et des bas. Les entrepreneurs ne doivent pas vivre leur aventure comme un sprint, mais comme un marathon. Aujourd’hui 1300 bénéficiaires sont déjà formés chez Konexio. D’ici trois ans, nous aimerions en compter 10 000. Nous sommes déjà en France et au Malawi. Nous sommes aussi engagés dans différents programmes avec les Nations Unis, dans des camps de réfugiés au Kenya et en Jordanie. Nous prévoyons aussi le lancement de nouveaux programmes, la diversification de nos offres de formation et de nous déployer sur le territoire. À terme, nous aimerions avoir des antennes partout, menées par des locaux qui connaissent le terrain.

La crise sanitaire n’a pas trop perturbé votre organisation? 

Konexio a développé une série de réponses pour tenter de limiter les effets néfastes du Covid-19 en termes de fracture numérique. Dans un premier temps, on a réalisé des sondages pour savoir si les apprenants n’avaient pas de besoins primordiaux, comme un accès au logement par exemple. Nous avons maintenu nos parcours, format online ou mixte, avec une possibilité de rester en partie en présentiel. On a aussi prêté du matériel aux personnes en formation pour qu’ils ou elles puissent continuer le cursus. Pendant le premier confinement, nous avons aussi été mobilisés à travers l’initiative étatique « solidarité numérique », une plateforme et un numéro vert pour accompagner les personnes déconnectées qui n’avaient plus la possibilité de se rendre dans les agences publiques pour effectuer leurs démarches administratives. Nous avons aussi été impliqués dans des groupes de travail avec la délégation interministérielle pour les réfugiés et le HCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés). Suite à nos différents échanges, une brique sur la fracture numérique a été ajoutée dans la stratégie nationale d’action.

Où vous voyez-vous dans 5 ou 10 ans?

J’ai encore beaucoup de chemin pour faire évoluer cette aventure entrepreneuriale. Avec une tendance à toujours plus de mondialisation et de flux migratoires à cause du changement climatique, je veux continuer, à mon échelle, de lutter pour un monde plus inclusif.