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#Investissement Décret Montebourg étendu au numérique : l’archétype de la fausse bonne idée

#Investissement : Décret Montebourg étendu au numérique : l’archétype de la fausse bonne idée
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Le ministre de l’Economie veut «protéger» les pépites françaises des appétits étrangers. Il devrait plutôt se préoccuper de leur développement à l’international.

«Une décision incompréhensible». Benoist Grossmann, le vice-Président de France Invest, ne décolère pas contre la possible extension du «décret Montebourg» au domaine du numérique. «Juste quand les investisseurs recommencent à voir la France comme attractive, c’est un retour de 10 ans en arrière», s’énerve-t-il.

«Choose France»… mais pas trop quand même

Il y avait en effet un petit parfum de déjà-vu, le 9 janvier dernier, lorsque le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a sorti de son chapeau un projet d’élargissement du décret Montebourg, qui permet à l’État de poser un droit de veto sur des participations dans des sociétés françaises dans des secteurs jugés stratégiques. Un décret promulgué en 2014 par l’ancien ministre du Redressement Productif, sous l’émotion suscitée par le rachat de la branche énergie d’Alstom par General Electric.

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«On accepte des investissements sur le long terme et pas des investissements de pillage», a déclaré cette année Bruno Le Maire, précisant qu’il avait refusé «beaucoup» de projets d’investissements émanant d’entreprises chinoises ces derniers temps. On ne voit pas bien à quelles pépites françaises notre ministre peut faire allusion, mais le message raisonne en totale contradiction à celui délivré quelques jours plus tard, le 22 janvier, par Emmanuel Macron à Versailles au sommet «Choose France» auquel étaient conviés 140 dirigeants des plus grandes entreprises mondiales (SAP, Facebook, Google…).

Car depuis ces derniers mois, la French Tech a le vent en poupe. «En 18 mois, l’attitude des investisseurs institutionnels ou corporate a complètement changé», témoigne Jean-Marc Patouillaud, du fonds Partech. «Je peux le mesurer, je n’ai jamais vu autant de fonds anglo-saxons prêts à co-investir». La startup parisienne Ledger, spécialiste des solutions de sécurisation des cryptomonnaies, a ainsi récolté 75 millions de dollars en janvier dernier, avec notamment au tour de table Draper Esprit, un fonds londonien qui a annoncé dans la foulée l’ouverture d’un bureau en France à la station F.

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La French Tech se fait-elle dévorer par les géants étrangers ?

Les méchants investisseurs étrangers sont-ils pour autant en train de dévorer tout cru nos pépites du numérique ? Il convient d’abord de relativiser les chiffres. D’après le cabinet d’étude Baker&McKenzie, la France n’est que le 5e pays d’Europe des investissements chinois et ces derniers ont même baissé de 58% en 2017 par rapport à 2016. Plusieurs startups sont bel et bien passées sous giron étranger, comme Aldebaran Robotics, à l’origine du robot Pepper et avalée par la holding japonaise SoftBank en 2012. En mai 2017, Snapchat a croqué le réseau social basé sur la géolocalisation Zenly. Et en janvier dernier, le géant SAP a acquis en janvier Recast.AI, qui fournit des solutions pour chatbots. Les exemples chinois sont encore plus rares. On trouve notamment Cheetah Mobile, qui a racheté les startups MobPartner et News Republic. Pas de quoi faire trembler la planète tech hexagonale.

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«Le cerveau de nos ingénieurs est impossible à délocaliser»

Pour Benoist Grossmann, la question de la nationalité des investisseurs ne se pose même pas. «Qu’ils soient japonais, américains, chinois ou allemands, peu importe, ce qui compte c’est que notre savoir-faire reste en France», juge-t-il. «Quand une entreprise fait l’acquisition d’une startup française, c’est le cerveau de nos ingénieurs qu’elle achète, et ça, vous ne pouvez pas le voler ni le recopier !». Après son rachat, toute l’équipe de R&D d’Aldebaran Robotics est ainsi restée en France. Six ans après la vente, l’entreprise emploie toujours 400 personnes dans son siège parisien et a pu conquérir de nouveaux marchés inatteignables par ses propres moyens.

Le protectionnisme prôné par Bruno Le Maire s’avère à l’inverse le plus souvent désastreux, comme le démontre le cruel exemple de Dailymotion. Après deux rachats avortés à cause de l’opposition du gouvernement (Yahoo en 2013 et le groupe hongkongais PCCW en 2015), la plateforme de diffusion de vidéo, un temps considérée comme l’égale rivale de YouTube, n’est plus que l’ombre d’elle-même et vivote dans le giron de son nouveau propriétaire Vivendi, qui n’a manifestement pas les moyens à la hauteur de ses ambitions. «Je ne sais pas ce que ça aurait donné avec Yahoo, mais ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui ils sont dans un situation quasi désespérée», se désole Benoist Grossmann.

Les grands groupes français aux abonnés absents

L’affaire Yahoo illustre également un autre travers français : nos grands patrons français s’avèrent rarement aussi visionnaires qu’un Elon Musk ou un Mark Zuckerberg. «Si BNP Paribas avait vraiment de l’ambition, elle aurait racheté Stripe plutôt que Compte Nickel», pointe Frédéric Simottel, journaliste à BFM Business. Mais là où la banque a déboursé 200 petits millions d’euros pour la jeune pousse française, la pépite américaine des paiements en ligne est elle valorisée près de 10 milliards de dollars. Quand Renault-Nissan se vante de vouloir investir un milliard de dollars dans des startups en quatre ans, son concurrent Ford met sur la table cette même somme pour l’unique acquisition d’Argo AI, spécialiste des systèmes d’intelligence artificielle pour la voiture autonome.

Des mesures protectionnistes très politiques

Le projet de décret de Bruno Le Maire a donc tout de l’annonce purement politique. Reconnaissons-le, le ministre français n’est pas le seul à jouer sur cette corde du protectionnisme. En juillet 2017, l’Allemagne a ainsi adopté un règlement instituant un droit de veto en cas d’OPA sur des sociétés allemandes par des groupes étrangers. Comme avec Alstom en France, ce décret de circonstance a répondu au rachat en 2016 du fabricant de robots industriels Kuka, considéré comme une perle du savoir-faire allemand, par le chinois Midea pour 4,6 milliards de dollars. Les Etats-Unis, cités en exemple par Bruno Le Maire pour la protection de leurs intérêts, n’ont pourtant pas réussi à empêcher la prise de participation d’un fonds d’investissement piloté par le gouvernement chinois dans la startup Neurala en mars 2017. Celle-ci étant pourtant positionnée sur des secteurs très sensibles (système d’intelligence artificielle pour des drones militaires ou dans le spatial).

«Au final, ce genre de mesure risque juste freiner et de compliquer encore les prises de participation», soupire Benoist Grossmann. Pas le genre de choses dont nos startups ont besoin pour grandir.