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20 janvier 2021

Moojan Asghari, « role model » de l’intelligence artificielle au féminin

Du haut de ses 31 ans, Moojan Asghari milite depuis cinq ans au moins pour la place des femmes – sous représentées - dans l'intelligence artificielle. Cette franco-iranienne qui n'a pas froid aux yeux mène ce combat sur tous les fronts.

« Sortir de ma zone de confort, c’est çà mon moteur. J’aime me challenger. Sinon, je m’ennuie » , assène avec aplomb Moojan Asghari. Cette jeune trentenaire est une femme à poigne, une battante qui semble déterminée à aller jusqu’au bout pour ses convictions. « Quand elle a une idée elle ne la lâche pas » , confirme Ahmal, sa plus proche amie. Son « idée » ? Promouvoir par tous les moyens la féminisation, et de facto, l’inclusion et la diversité dans l’intelligence artificielle où les femmes représentent moins de 12% des effectifs dans le monde, selon une étude de 2019. Une proportion « inacceptable » , juge Moojan Asghari qui a pris conscience de cette réalité et de ses conséquences… par hasard.

Sensibiliser les jeunes filles

« Un jour, un ami me demande de l’aide pour organiser un hackathon consacré à l’IA. Il y avait plus de 100 personnes et seulement 4 femmes. J’ai réalisé qu’il était urgent de promouvoir la place des femmes dans les STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie, Mathématiques) où elles sont moins de 20% et dans l’IA où leur présence est encore plus faible ! J’ai alors créé un groupe de femmes sur Facebook : Women in IA » ,  raconte la jeune femme.  Convaincue que la sensibilisation démarre tôt, elle utilise sa plateforme pour organiser des sessions pédagogiques où des professionnels du secteur parlent de l’IA aux jeunes filles. Et monte des partenariats avec des écoles, collèges et lycées « pour encourager les jeunes filles à s’orienter vers ce type de carrière » . Un chemin « difficile » reconnaî-elle, « car cela nécessitera un changement des mentalités » . Elle vient aussi de lancer « Thousands Voices « , une série de podcasts où des femmes travaillant dans l’IA partagent leurs expériences.

« Féminiser » un secteur très masculin et s’y faire une place en tant que femme ? Celle qui a grandi et vécu à Téhéran en sait quelque chose. « Je voulais être ingénieure mécanique mais l’année ou j’ai présenté le concours, l’Université de Téhéran l’a interdit aux filles. En Iran, le contexte ne favorise pas  l‘entrepreneuriat féminin ni de perspective réelle de carrière. C’est très difficile . C’est la raison qui m’a poussée à venir en France » .

Moojan Asghari arrive à l’âge de 22 ans et acquiert la nationalité française. Admise à l’EDHEC Business School, elle suit un master en management, option finance entreprise. Et travaille pendant plus d’un an dans une banque où elle avoue s’ennuyer. « Au fur et à mesure qu’elle découvrait le métier elle se rendait compte que ça ne lui correspondait pas » , témoigne Ahmal, qui était alors sa collègue de travail. « Moojan était rêveuse, curieuse, passionnée par des choses qui ont du sens. Dans la finance, elle ne pouvait pas « voler librement » et elle a commencé à s’intéresser à l’entrepreneuriat« . C’est alors qu’avec des amis, elle monte à 24 ans sa première société d’événementiel dans la Tech. La voie de l’entrepreneuriat est tracée.

Favoriser la diversité

Si Moojan défend à ce point la diversité et la présence des femmes dans l’IA, c’est pour combattre les biais des algorithmes. « Avec 90% d’hommes chez les développeurs de programmes, les algorithmes sont discriminatoires car ils n’intègrent pas certaines datas » . À en croire bon nombre d’études, les
algorithmes en majorité conçus par des hommes blancs entre 30 et 50 ans sont « sexistes » – comme le décrivent Aude Bernheim et Flora Vincent, docteures en sciences et auteures de « L’Intelligence artificielle, pas sans elles ! » .

Ces biais ont concrètement créé des problèmes de reconnaissance visuelle de caméras qui ne reconnaissaient pas les femmes noires ou asiatiques . « L’implication accrue des femmes permettra le développement d’une IA plus humaine. La diversité des parties prenantes favorisera elle, un déploiement commercial plus important car il sera adapté à l’ensemble de la société et pas seulement à sa moitié » , défend cette « militante » bien décidée à poursuivre sa quête .

D’autant « qu’elle se questionne toujours sur comment agir pour changer les choses en mieux ? » , confie Namrata, bras droit de Moojan Asghari dans plusieurs de ses projets. Nul hasard donc à ce qu’elle soit co-présidente du « Comité des Genres » de la plateforme européenne pour le développement de l’IA : l ‘IA4EU, créée en 2020 pour centraliser et connecter les acteurs du secteur entre eux. « Le Comité des Genres a pour but de promouvoir la diversité sans exclusion dans l’IA. Nous communiquons beaucoup sur l’importance de cette diversité » , insiste la fondatrice de Women in IA. Qui a présent, se concentre sur un autre challenge : la réglementation. « Aux côtés d’organisations qui décident de la réglementation de l’IA , nous allons développer avec Women in IA des groupes avec nos expertes féminines pour être impliquées dans les décisions importantes concernant l’éthique de l’IA. Car là encore, les décisions sont masculines ».

« J’adore l’adrénaline ! »

Déterminée à faire bouger les lignes, rien ne semble devoir l’arrêter. La moitié de l’année à l’étranger, elle enchaînait avant la pandémie mondiale les colloques, en France, en Europe, à Davos… et toute initiative pouvant « féminiser l’IA ». Elle entreprend sans cesse et ne redoute pas l’échec. « C’est une aventurière. Elle a pris beaucoup de risques et elle aime ça » , raconte Ahmal. Pour se ressourcer, elle médite chaque matin pour « poser son esprit et avoir les idées claires » , joue du piano, écrit des fictions et court. Son dernier défi sportif : le parachute, parce qu’elle « adore l’adrénaline« .

Restée très proche de ses parents, elle va au moins une fois par en Iran. Et même là bas, elle entreprend. En 2018, elle a lancé le premier concours de startups du pays: la Silk Road Startup . « Cela consiste à faire chaque année le tour des dix villes les plus dynamiques du pays pour aider les startups à se monter et à se développer. Et le tour se finit par une compétition. L’Iran compte plus de femmes ingénieures que d’hommes mais une fois diplômées, les femmes ont du mal à monter leur boîtes ou à évoluer au sein d’une entreprise. Ce n’est pas trop notre culture » .

« Jamais (elle) n’aurait pensé accomplir ce chemin, ni oeuvrer pour les femmes » , admet-elle. Mais depuis ce hackhaton organisé pour son ami en 2016, sa vie a basculé. « Je mesure la discrimination dans la société. Me battre pour la place des femmes dans les technologies me tient profondément à cœur. C’est devenu ma mission. »