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16 mai 2021
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« Les Règles du jeu », le roman qui se moque de la startup nation et de son entre-soi

Dans son premier roman, la journaliste Lucie Ronfaut-Hazard raconte l’histoire fictive des méandres de quatre entrepreneuses dans l’écosystème tech français. L’autrice revient pour Maddyness sur cette satire.

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« Les Règles du jeu », le roman qui se moque de la startup nation et de son entre-soi
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Dans sa première fiction, « Les règles du jeu », sortie le 30 avril et éditée par La ville brûle, Lucie Ronfaut-Hazard a décidé de dresser le portrait de quatre entrepreneuses, qui s’associent pour lancer Rules, une application de suivi des règles. Elles se confrontent alors au monde impitoyable de l’entrepreneuriat, qui se révèle encore plus dur pour les femmes qui s’y aventurent. Le livre fait cheminer le lecteur entre le quotidien musclé des personnes qui montent leur startup et les histoires personnelles de chacune des héroïnes.

La journaliste indépendante et autrice de ce roman est revenue pour Maddyness sur le portrait de l’écosystème tech qu’elle dépeint dans son livre.

Dans ce livre, vous racontez l’histoire de quatre femmes qui se lancent dans une aventure entrepreneuriale. Pourquoi avoir fait le choix de la fiction ?

Lucie Ronfaut-Hazard : En tant que journaliste spécialiste des nouvelles technologies, j’ai déjà écrit pas mal d’articles sur la situation des femmes l’entrepreneuriat et sur les startups en général. La limite réside dans le fait que tout le monde ne lit pas ces articles de presse. Le public est soit féministe, soit issu du monde de l’entrepreneuriat. La fiction permet de toucher un public plus large et d’aborder le sujet avec une plus grande empathie. Dans un article, et de manière désincarnée, il est plus dur de faire comprendre la difficulté d’avancer dans cet écosystème. Le roman permet aussi de grossir un peu le trait pour aborder toutes les problématiques qui existent dans l’écosystème. C’est la continuité de mon travail, mais pour un autre public.

Vous évoquez aussi des salons comme « SuperTech » , du jargon comme le « pitch » , les CTO, ou CFO par exemple, et d’un incubateur pour femmes, « Fight’her » … L’idée était-elle aussi d’écrire une satire qui se moque des codes de ce milieu ?

Le but est de se moquer de la startup nation. Nous manquons de contenus en France qui questionne cet écosystème, qui est mis sur un piédestal et auquel il ne faut pas toucher. Emmanuel Macron avait notamment mis un gros coup d’accélérateur dans cette sur-valorisation des entrepreneurs. J’ai donc voulu questionner cela en demandant : « est-ce que créer une entreprise est forcément positif ? » . Certaines startups sont géniales, mais d’autres sont inutiles voire dangereuses. Il est important d’avoir un contre-discours, comme celui de « Balance ta Startup » ou de TechTrash par exemple. De mon côté, j’ai voulu que mes quatre héroïnes soulignent le fait que, mêmes les entrepreneurs parfois ne comprennent rien à ce monde bourré de jargons et de codes. Elles ont été gobées par un écosystème qu’elles ne captent pas vraiment et qui, parfois, les a poussées à prendre de mauvaises décisions.

Tout au long du roman, on ressent les discriminations que subissent les femmes, mais aussi les problèmes de racisme, d’homophobie et de grossophobie, dans cet écosystème tech. Le but de ce roman était-il d’incarner le problème pour mieux le décrire?

Je voulais dès le départ mettre en scène quatre femmes qui occupent des postes clés dans une startup. Pour cela, je ne voulais pas simplement parler de quatre filles blanches et hétérosexuelles, mais de profils divers qui puissent aussi souligner les autres problématiques de cet écosystème. À un moment, les quatre entrepreneuses sont cyber-harcelées, et il était important de montrer que cela ne prend pas la même forme selon les profils : Alice est visée parce que c’est une femme qui parle de règles, Laura se prend plutôt des insultes racistes et Françoise des remarques homophobes… Il est important de ne pas réduire l’expérience d’une femme dans la tech à celle d’une blanche hétéro.

Cette histoire casse aussi le mythe de l’entrepreneuriat comme la graal pour les personnes en quête de sens ou qui cherchent à laisser une trace.

Le roman est construit pour casser cette idée reçue. Mes quatre héroïnes ont toutes un problème personnel au départ et voient la création de leur startup Rules comme la solution à ce problème. Aujourd’hui, dans nos sociétés, on a tendance à voir les startups comme des solutions à tous les maux. Certaines aident, mais c’est plus compliqué que ça. Finalement, dans mon roman, on voit que leur entreprise n’est pas la bonne solution. Dans une société où les jeunes générations cherchent des boulots avec du sens, il faut rappeler qu’une startup n’en a pas toujours, ou qu’il pourrait bien être compromis.

Alice, la PDG de Rules, arrive, naïve, dans le milieu avec des grands idéaux féministes. Finalement, elle se fait bouffer par un écosystème dont le but premier est de faire de l’argent. Elle quitte sa vie de salarié en plein burn-out, veut « créer quelque chose » . Le réflexe naturel est de monter une entreprise, mais pourquoi ne pas penser à autre chose, comme une association par exemple ! Encore une fois, pour avoir parlé avec beaucoup d’entrepreneurs, je vois que beaucoup finissent par compromettre leurs idéaux dans cette course au fric ou parce qu’ils ont peur d’être lâchés par leurs incubateurs ou investisseurs. 

L’idée est aussi de montrer les galères des entrepreneurs – les coups durs, les bad buzz, les disputes entre associés…- pour briser ce cliché de liberté et de vie rêvée de l’entrepreneur?

Mon roman est assez critique, mais je voulais aussi parler du fait qu’être entrepreneur est super dur. Ceux que j’ai pu rencontrer sont des gens qui bossent énormément et qui rencontrent beaucoup de problèmes. On a tendance à sur-valoriser les startups qui réussissent mais on ne parle pas des histoires d’échecs – comme un Business Angel qui s’est retiré ou des associés qui se font la gueule par exemple. Je trouve qu’il est important de lever le rideau là-dessus pour aussi générer un peu d’empathie pour les entrepreneurs.

Pourquoi avoir fait le choix de présenter une startup qui se lançait sur le sujet des règles ?

Cela fait un certain temps que je m’intéresse à la MenstruTech et j’ai beaucoup suivi le sujet ces dernières années. Il était intéressant d’aller sur un secteur particulièrement touché par les problématiques de financement et de prise au sérieux. Mais un autre élément m’intéressait : la question des données. La santé connectée regorge de bonnes idées, mais il faut faire très attention aux enjeux de vie privée qu’elle sous-tend. Ce sujet actuel incarné par une startup montre aussi à quel point il est facile de perdre le contrôle des données qu’on collecte.

L’idée n’est pas dans mon livre de dédouaner les entreprises qui vendent des accès aux données, mais justement de montrer l’importance de ce sujet aux entrepreneurs parce que le système encourage cela. Les entreprises qui, comme mes héroïnes, utilisent les API de Facebook et Google, sont super nombreuses. Qu’elles en soient conscientes ou pas, le but de faire du fric, et vite, pousse les startups à proposer des outils délétères qui exploitent leurs données à des fins publicitaires.

Vous montrez aussi l’ambiguïté de certains projets qui, sous couvert de militantisme, peuvent aussi faire du féminisme washing. Vouliez-vous montrer la difficulté de concilier un projet engagé face à la pression de l’argent ?

Je voulais vraiment aborder le sujet du Féminisme Washing. On voit beaucoup le sujet des femmes dans la tech comme une question de chiffres. Or, plus le pourcentage de femmes augmente dans la tech, mieux c’est, mais ça ne suffit pas. Ce n’est pas parce qu’on fait venir des femmes dans ce milieu que d’un coup tous les problèmes s’effacent. En témoigne le mythe de la « girl boss » , qui affiche des valeurs féministes mais finalement reproduit les mêmes schémas délétères. Le sujet pour les startups est : qui fait ces produits d’une part, mais aussi comment et pourquoi ils sont développés? Typiquement, pour la menstrutech Rules, quatre femmes montent la startup de santé connectée, et c’est cool, mais si le but est ensuite de filer les données à une mutuelle, le problème est toujours là.

Cette fiction livre aussi une réflexion sur l’acceptation de l’échec, très peu évoqué, parfois tabou, dans l’écosystème tech français.

Exactement, et mes héroïnes sont en fait soulagées que leur startup fasse faillite. Je ne voulais pas écrire une énième réussite entrepreneuriale, comme on en a déjà lu des tonnes. Les personnages ont développé une application de suivi de règles pleine de bonnes intentions, mais des acteurs de l’écosystème ont tenté de corrompre cette idée, et ça ne s’est pas passé. D’où le soulagement que ça se plante, parce qu’elles ont réussi à lâcher une idée qui n’était pas bonne. C’est une fin heureuse malgré l’échec entrepreneurial en quelque sorte. Échouer est parfois positif.

Article écrit par Heloïse Pons
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