Tribunes
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21 juin 2021
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Grégory Thibord, cofondateur du Palace à Nantes

Les écosystèmes entrepreneuriaux : avant-garde du monde d’après

En attendant de pouvoir tirer toutes les leçons de la période que nous venons de traverser, un grand principe s’est encore affirmé : l’entrepreneuriat est définitivement une discipline collective et tournée vers l’extérieur.

Le mythe de l’entrepreneur et du dirigeant besogneux, solitaire, s’efface au profit d’initiatives collectives dont la réussite passe par leur capacité à construire autour d’elles un réseau riche et cohérent. C’est ce qui se joue en France bien sûr, mais aussi à l’échelle européenne, avec ceux qui bâtissent des écosystèmes et des communautés de talents rassemblés par l’esprit d’entreprendre.

Puissance et résilience des économies entrepreneuriales

En prenant un peu de hauteur, on constate que les territoires économiques les plus performants et les plus attractifs sont ceux qui ont su faire converger de manière profitable le capital et le savoir-faire. Nicolas Colin, dans ses travaux sur les économies entrepreneuriales, ajoute à ce cercle vertueux une composante clé : celle du refus du statu quo qu’il désigne par l’esprit de rébellion. À l’image des premières startups de la Tech (Intel, Apple, Microsoft) qui ont largement contribué à faire basculer le modèle du capital vers une économie de la connaissance, ce sont les entrepreneurs qui ont osé sortir le savoir des grandes organisations qui ont pris le pouvoir. Tel Aviv, Austin au Texas,  et dans une moindre mesure Lisbonne ou encore Tallinn, font, plus récemment, partie de ces géographies qui ont émergé grâce à la densification d’un écosystème tout entier tourné vers l’entrepreneuriat.

En France, pendant que la trop caricaturale Startup Nation voulue par Emmanuel Macron peine à se concrétiser, des écosystèmes entrepreneuriaux se consolident autour d’initiatives concrètes. Si Xavier Niel avec sa Station F et son école 42 s’illustrent comme un porte drapeau (parfois discuté), dans son ombre, des centaines d’entrepreneurs, hommes et femmes, se mettent en action pour faire bouger les lignes. Une initiative comme Time for The Planet nous en fournit un exemple. Ce modèle hybride et décentralisé vise à mobiliser 1 milliard d’euros et à créer 100 entreprises pour agir face à l’urgence climatique. Dans un autre registre, Moho Labs initié par Olivier Cotinat a pour objectif de rassembler autour d’un campus à Caen, écoles, grandes entreprises et startups en donnant la priorité à l’inclusion numérique et climatique. 

À travers ces exemples, c’est toute la puissance des écosystèmes qui s’affirme : engager et mélanger les parties prenantes humainement, bâtir une relation de confiance sur le long terme, fédérer des nouveaux talents et jouer un rôle de tremplin pour les nouveaux projets. À la fois sources de résilience et leviers de croissance, les écosystèmes entrepreneuriaux performants sécurisent les entreprises autant qu’elles les aident à se développer. 

Changer de regard pour transformer l’entreprise et l’entrepreneuriat

Dans un contexte où les transformations se font à marche forcée et où l’incertitude semble s’installer durablement, les acteurs économiques sont contraints de revoir leur vision et de faire évoluer en conséquence leurs raisons d’être et leurs modèles de fonctionnement. Et si il est évident que l’urgence et l’intensité diffèrent selon les secteurs d’activité, la transition inédite dans laquelle nous sommes embarqués, s’impose concrètement à toutes les organisations.

On enfonce des portes ouvertes, mais plus aucun challenge de l’entreprise ne peut être relevé sans une volonté résolue de bousculer les codes et d’innover. Entreprendre en écosystème est une clé pour appréhender de nouvelles méthodes, mais aussi pour favoriser l’open innovation et le partage de culture. Les communautés les plus dynamiques ont compris depuis longtemps que pour faire grandir les meilleurs projets, la mixité (startups, PME, ETI, grands groupes, écoles, fonds d’investissement) et les coopérations sont déterminantes. En ce sens, les écosystèmes régionaux comme H7, Hemera, Euratechnologies, ont, plus que jamais, un rôle majeur à jouer dans ce nouvel élan.

Il est vrai que la décentralisation appartient à ces vocables qui sonnent immédiatement comme un discours de politique intérieure suranné et abstrait. Sur le sujet pourtant, la crise sanitaire a rendu les choses beaucoup plus concrètes en renforçant considérablement l’attractivité des régions et des métropoles de province. Si le travail peut s’effectuer à distance, pourquoi alors continuer à payer des loyers de bureaux et de logements exorbitants à Paris quand on peut entreprendre ou travailler là où on le souhaite ? En ce sens, ce qui se passe outre-Atlantique est éclairant. San Francisco a vu ses loyers baisser de 20% en 2020 et ses recettes de taxe d’habitation de 43%. Derrière ce phénomène, c’est bien une nouvelle donne géographique qui se met en place.

D’un côté, les grandes entreprises accélèrent leurs collaborations avec des startups pour trouver de nouveaux business models. De l’autre, des collaborateurs dont le quotidien est bouleversé par le télétravail, expérimentent de nouvelles manières de travailler et investissent des tiers-lieux. Plus loin, des entrepreneurs innovent en meute dans des campus structurés en mutualisant moyens et énergies pour se développer plus vite. La crise sanitaire a définitivement accéléré une tendance de fond, celle de l’entreprise ouverte. Décloisonnée par obligation et forcée à réinventer son management, ses coopérations et ses bureaux, l’entreprise a trouvé, par la force du collectif, des ressources insoupçonnées pour s’adapter et inventer des nouveaux modèles de développement.

Grégory Thibord est cofondateur d’icilundi et du Palace à Nantes