Décryptage#Économie
Temps de lecture : 03'50''
22 septembre 2021

Monnaie hélicoptère : utopie ou futur remède anti-crise ?

L’économiste et maîtresse de conférence à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne Jézabel Couppey-Soubeyran milite pour l’usage de la monnaie hélicoptère en Europe, qui consisterait à distribuer de l'argent aux citoyens sans contrepartie pour relancer l’activité économique. Elle en expliquait les raisons lors de la Maddy Keynote 2021.

« Imaginez que vous receviez un SMS signé de Christine Lagarde, la présidente de la Banque Centrale Européenne, et que sur ce SMS il est écrit ‘installez la nouvelle application BCE for people pour recevoir sur votre compte 200 euros par mois pendant un an en monnaie numérique’  » . La mise en situation de Jézabel Couppey-Soubeyran interpelle.

Trop beau pour être vrai ? Beaucoup croiraient évidemment à une arnaque… Et pourtant, cela pourrait bien arriver un jour, si la BCE décidait d’utiliser un nouvel instrument de relance : la monnaie hélicoptère.

60 milliards d’euros distribués chaque mois, sans contrepartie

Le concept est simple : distribuer, sans distinction de revenus, à toute la population, une même somme, chaque mois, pendant une durée définie, sans contrepartie. Ce ne serait pas un prêt à rembourser plus tard, mais bien un don. L’économiste fait le calcul : à l’échelle de la zone euro, 200 euros par mois distribués aux 288 millions de citoyens de plus de 15 ans, cela représente 60 milliards d’euros insufflés dans l’économie chaque mois.

L’intérêt ? Donner des capacités de dépense additionnelles à la population, pour relancer rapidement l’économie. Avec un « effet de cascade » , cette somme serait même démultipliée. « Là, la BCE aurait vraiment une capacité d’influence sur la dépense qu’elle n’a pas du tout aujourd’hui avec ses opérations actuelles » , estime Jézabel Couppey-Soubeyran. 

La crainte de l’inflation

À l’heure actuelle, l’action de la BCE se limite en effet à prêter de la monnaie aux banques et à acheter massivement des titres sur les marchés financiers, avec pour effet collatéral la hausse des prix de l’immobilier et des actifs financiers. « On constate que cela n’a pas tellement d’effet d’entraînement sur l’investissement. Avec la monnaie hélicoptère, en revanche, la banque centrale augmente très directement la dépense globale. »

Cette stratégie aurait tout de même un impact sur l’inflation, avec une hausse mécanique du prix des biens et services : c’est la principale critique des détracteurs de la monnaie hélicoptère. L’économiste y voit plutôt un avantage : « Aujourd’hui la banque centrale a perdu sa capacité de pilotage de l’inflation. Ce nouvel instrument de politique monétaire lui permettrait de retrouver cette capacité de pilotage de l’inflation, en lui permettant d’avoir un effet d’entraînement direct sur l’économie. »

Techniquement, c’est possible. Mais légalement ?

Pour l’économiste, l’absence de contrepartie à ces dons massifs ne serait pas un souci pour la BCE : « si la banque centrale était une entreprise ou une banque commerciale, ce serait évidemment grave : ça signifierait une situation potentielle de faillite. En revanche, une banque centrale peut tout à fait fonctionner avec une perte et des fonds propres négatifs. »

Pour l’heure, la BCE n’a aucun lien avec les particuliers : elle échange avec les institutions financières à qui elle prête de l’argent. Pour distribuer directement de la monnaie de banque centrale aux particuliers, une nouvelle infrastructure devra voir le jour. « Les  banques centrales planchent sur des projets de monnaie centrale numérique, pour essayer de répondre à l’essor des cryptomonnaies et maîtriser les technologies sous-jacentes à ces crypto-monnaies. Donc ces comptes de particuliers existeront peut-être bientôt » , prédit-elle.

Reste une question majeure : la crédibilité de la banque centrale et la confiance dans les institutions ne seraient-elles pas affectées par cette création monétaire massive ? « Peut-être qu’il faudrait en effet faire preuve de plus d’imagination comptable. Mais la comptabilité, c’est un ensemble de conventions : on pourrait très bien convenir qu’en face de ce don de monnaie centrale, il y aurait à l’actif de la banque centrale un nouveau poste qui enregistrerait la contre-valeur de cette opération » , explique Jézabel Couppey-Soubeyran.

Enfin, légalement, rien ne s’oppose à de telles distributions : « ce qui est interdit à la banque centrale c’est de prêter ou a fortiori de donner de la monnaie aux États. En revanche, faire des dons et éventuellement des prêts de monnaie centrale aux ménages, ce n’est absolument pas interdit dans les textes. »

Remettre la monnaie au service de toutes et tous

Il ne manquerait donc plus que la volonté… Distribuer de la monnaie hélicoptère impliquerait de reconnaître l’échec des politiques monétaires traditionnelles, tout en révélant au plus grand nombre les coulisses de la création monétaire. Conséquence : « Pour le moment, la BCE ne veut pas envisager ce type d’opération. Mais peut-être que lors d’une prochaine crise, elle sera obligée d’innover encore plus qu’elle ne l’a fait, et bien, peut-être que la monnaie hélicoptère fera partie des opérations qu’elle envisagera » , estime Jézabel Couppey-Soubeyran.

Et de conclure : « La monnaie hélicoptère, ce serait un instrument qui permettrait à la banque centrale de remettre la monnaie au service de la société, au service de tous, et de tourner son pouvoir monétaire non pas seulement vers le secteur financier, mais vers la société toute entière. »