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24 novembre 2020

Marie Ekeland créé un fonds sans actionnaire pour bâtir la tech de 2050

Figure emblématique du capital-risque français, Marie Ekeland a quitté daphni pour lancer un nouveau fonds, baptisé 2050. Reposant sur un modèle proche de la fondation, ce nouveau véhicule financier entend attirer des projets qui souhaitent aligner leurs intérêts économiques avec ceux de la société et de la planète.

On n’ira pas jusqu’à écrire que Marie Ekeland honnît le simplisme, car on ne lui a pas directement posé la question. Mais on est certain d’une chose : cette figure du capital-risque français fait partie de ces personnes qui défendent l’idée d’une pensée complexe et des richesses à en tirer. De ces questions qui se font s’interroger sur le sens de son travail par exemple ou de la manière de trouver plus de femmes et de profils différents au sein de l’écosystème tech français si homogène. « La finance prend des décisions comme une IA : elle reproduit les schémas qui fonctionnent, qui génèrent beaucoup d’argent. Et je l’ai fait aussi ! Mais je suis aussi capable de soutenir Axiom (rappeur, producteur et dirigeant de la société KeakR). On doit penser l’investissement différent et permettre l’émergence de nouveaux role models pour l’entreprenariat » , confie-t-elle à Maddyness.

Alors, quand l’aventure daphni s’est terminée en 2019 — fonds que Marie Ekeland a co-crée en 2016 avec Willy Braun, Matthieu Daix, Pierre-Eric Leibovici et Pierre-Yves Meerschman — c’était une évidence pour la quadragénaire de poursuivre son chemin, celui d’accompagner et de soutenir financièrement des entreprises qui participent à l’élaboration d’un monde meilleur. Avec une nuance en 2020 :  « Monde meilleur, c’est finalement relatif. On croit plutôt à un monde fertile car productif, inventif, évolutif et inclusif. L’argent a toujours une destination. La question à se poser c’est : laquelle? On pense qu’il faut utiliser l’argent pour donner la puissance d’agir à celles et ceux qui travaillent à un futur fertile et les intégrer à un écosystème qui leur permettra de résister et de se développer » .

Lever 100 à 150 millions d’euros par an jusqu’en 2030

Au lancement de daphni, il y a quatre ans, les mots étaient différents — communauté, inclusion, éthique — mais faisaient déjà partie du même champ lexical. Alors, en quoi 2050 peut assurer à ses interlocuteurs qu’il n’est pas un nouveau fonds à impact de plus? « On voit des phénomènes qu’on ne percevait pas il y a 20 ans : les limites de la planète et de ses ressources. On ne peut plus se cacher. Parallèlement, il y a une attente des consommateurs autour de produits locaux, durables, éthiques qui n’est pas encore satisfaite. C’est comme le numérique il y a 20 ans. Il n’était pas à part. Ça touchait tout le monde. Ce n’était pas le seul secteur des TIC. On est aujourd’hui dans une nouvelle transformation complète de l’économie avec des institutions obsolètes. Une bascule est en train de s’opérer et dans ce cadre, 2050 n’est pas un fonds à impact. C’est plus que ça. On finance des entreprises alignées avec les enjeux de la planète, dans toute leur organisation, leur modèle. Si vous avez le raisonnement du passé, si votre RSE est en bas à gauche de votre stratégie, vous n’êtes pas fait pour 2050″ , prévient Marie Ekeland.

Pour se prémunir contre le soutien de projets green washing, 2050 se retranche derrière l’expertise de son équipe et ses indicateurs d’alignement (Key Alignment Indicators) qui prendraient en compte les pratiques ESG les plus avancées de l’industrie financière « et les facteurs clés d’alignement identifiés lors de notre accompagnement des entrepreneurs et au sein des entreprises pionnières », précise le fonds.

Jamais aussi bien que quand elle se sent libre et utile, Marie Ekeland est donc repartie d’une page blanche pour inventer la finance privée de demain, plutôt que de créer un nouveau véhicule chez daphni. S’inspirant de Novo Nordisk, Puprose ou Bosch, 2050 est ainsi la première société d’investissement sans actionnaire, détenue à 100% par un fonds de pérennité, à but non lucratif, un dispositif créé en 2019 par la Loi Pacte, relative à la croissance et la transformation des entreprises. Un fonds de pérennité est notamment constitué par l’apport de parts d’une société. L’objet est de veiller à l’accomplissement de la mission portée par 2050, à sa bonne gestion et à sa pérennité économique. Dans une mécanique de contribution, 2050 annonce que 10% des souscriptions ainsi que de 50% des commissions de performance de l’équipe seront redistribués « aux communs stratégiques » , qui peuvent être des infrastructures technologiques open source, des travaux de recherche ou des cours en ligne.

Le conseil d’administration est composé des représentants des différentes parties prenantes — équipe, investisseurs du fonds, experts ou venture partners mais aussi entrepeneur·se·s financé·e·s. Ayant vécue à Vancouver et New York, Marie Ekeland a toujours baigné dans un océan de diversité. Ce qu’elle n’a pas pu faire en 2017 avec le CNNum, elle tente de le reproduire aujourd’hui avec 2050. On ne se refait pas. « On souhaite être avec gens diverses, qui représentent l’écosystème, avec tous les angles de vue possibles et avec des intérêts différents mais qui portent la même mission que nous. Cette gouvernance incarne notre stratégie » .  Mais Marie Ekeland l’assure : cette sorte de conseil de surveillance n’a pas voix au chapitre pour le choix des investissements.

5 secteurs d’investissement

Le fonds cherche à lever entre 100 et 150 millions d’euros par an, afin d’investir plus d’un milliard d’euros d’ici 2030. Dans un premier temps, 2050 devrait être soutenu par plusieurs family offices. Dans l’attente de l’agrément de l’AMF, une structure de portage abrite les premiers investissements dont Withings qui a levé 53 millions cet été. Un exemple qui éprouve la thèse d’investissement de 2050 : « Avec les données qu’elle recueille, Withings est potentiellement une plateforme qui peut améliorer notre bien-être quotidien, faire avancer la recherche clinique ou l’ostéopathie. Nous avons déjà réussi à initier des collaborations avec l’association Banlieuses Santé, qui vise à garantir l’accès à la santé aux personnes vivant dans les quartiers populaires et les zones rurale ».

Outre la santé, 2050 devrait s’intéressera à quatre secteurs, liés les uns aux autres : l’alimentation, l’éducation/la culture, l’habitat/le transport, et l’assurance. Marie Ekeland précise que le fonds Ever Green laisse plus de liberté aux startuppeurs, en fixant les horizons de liquidités sur leur propre agenda, qu’il soit court, moyen, long ou très long terme.

Pour monter 2050, Marie Ekeland est accompagnée dans cette nouvelle aventure par Anne-Lise Bance, issue du monde des entreprises à mission et de l’économie sociale; Aicha Ben Dhia, doctorante issue du monde de la recherche-action; Charly Berthet, notamment passé par le Conseil national du numérique; Aude Duprat sur la partie administrative et Meyha Camara, encore étudiante, pour la partie communication.

Notons que l’investisseuse, via 2050, continuera à siéger par délégation pour daphni, au board de plusieurs startups dont Lifen, Shine, Swile, Holberton School et Butterfly,ai.