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Temps de lecture : 07'59''
23 mars 2021

Handi chasse les tabous autour de la sexualité des personnes handicapées

À l’heure actuelle, plus de la moitié des personnes souffrant d’un handicap physique ont du mal à atteindre seules le plaisir sexuel. Partant du principe que tout le monde doit pouvoir jouir, Handi a décidé d’y remédier.

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Handi chasse les tabous autour de la sexualité des personnes handicapées
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Traduction d’un article publié par Maddyness UK

Entreprise britannique qui créé des sextoys pour personnes handicapées, Handi a été fondée sur le principe que tout le monde devait pouvoir prendre son pied. Maddyness s’est entretenu avec Heather Morrison, sa co-fondatrice. Elle y évoque son activisme sur mais aussi l’intersection du plaisir et de la douleur et comment elle a collaboré avec l’entreprise LoveHoney pour le développement, la fabrication et la distribution.

Le plaisir sexuel est un droit humain selon l’OMS. Qu’est-ce qui en limite l’accès aujourd’hui? Que propose Handi pour y remédier?

Il existe de nombreuses limites systémiques imposées à notre expression sexuelle et à nos droits en la matière. Culturellement, le sexe est encore incroyablement tabou, et ce même dans les sociétés les plus ouvertes. Ces tabous sont plus forts quand on ajoute les notions de plaisir solitaire ou de masturbation, et encore plus quand on parle de ces sujets par le prisme du handicap et du vieillissement. Il y a un système de croyance selon lequel les personnes handicapées et âgées n’ont pas de besoins sexuels à assouvir ou de sentiments… Comme si elles étaient asexuelles. Le dialogue nécessaire à la création d’une société inclusive n’a pas lieu, laissant les personnes concernées sur la touche. Et le système renforce cette exclusion : on le voit par exemple dans le fait que de nombreuses personnes handicapées ne sont pas invitées aux classes d’éducation sexuelle.

D’un point de vue physique, le plus grand obstacle plaisir solitaire vient de la limitation dans l’usage de ses mains – de la faiblesse ou du manque de dextérité à l’arthrite, la douleur ou les blessures etc. Et, bien que des centaines de millions de personnes soient touchées dans le monde, on ne trouve pas un seul sextoy sur le marché qui ait été conçu avec cette problématique en tête, laissant toute cette cible frustrée.

Chez Handi, nous pensons que tout le monde a le droit de jouir, quelles que soient ses capacités physiques. Nous travaillons donc à donner aux personnes handicapées physiques les moyens de se procurer du plaisir. Notre marque cherche à abattre les tabous et à ouvrir le dialogue. Le « Handi Book of Love, Lust & Disability » a été notre première action en ce sens.

Deuxièmement, nous créons la première gamme de sextoys dédiée aux personnes qui ne peuvent pas utiliser leurs mains. Elle a été co-créée avec des designers, des scientifiques et des personnes handicapées, pour être sûr que le produit réponde à la demande. Nous avons ainsi développé notre premier sextoy, Handi Joystick, qui devrait être disponible en pré-vente d’ici mai. Il élimine toute nécessité d’utiliser ses mains, de l’emballage à l’utilisation, en passant par le nettoyage. Nous veillons à prendre en charge chaque étape de l’expérience utilisateur, du début à la fin.

Qu’est-ce qui vous poussé à lancer cette entreprise?

Mon petit frère, et cofondateur de la startup, Andrew Gurza, est handicapé et activiste pour l’inclusion dans l’accès au plaisir sexuel. À travers son travail et son expérience, il m’a fait prendre conscience de ce problème, auquel je n’avais jamais pensé auparavant, comme beaucoup de personnes capables de se procurer du plaisir quand elles le veulent. C’est quelque chose que je ne prendrai plus jamais pour acquis. Nous avons donc décidé de nous attaquer à ce problème et de voir si nous pouvions aider les gens à accéder à ce droit humain qu’est le plaisir sexuel.

Aviez-vous une expertise dans ce milieu avant de vous lancer?

J’ai une expérience dans l’innovation et la stratégie de marque. J’ai donc les connaissances pour construire une identité de marque forte et signifiante. Je sais aussi comment créer des produits et services centrés sur le design thinking et l’humain. Andrew apporte de son côté son expérience et son savoir en tant que militant depuis dix ans. Nous sommes donc très complémentaires pour résoudre ce problème. Cependant, aucun de nous n’est concepteur ou ergothérapeute, nous nous sommes donc entourés des meilleurs sur le sujet, notamment la docteur Judith Glover, de l’Université RMIT, qui détient un doctorat en conception de sextoys, et de plusieurs ergothérapeutes avec une formation en santé sexuelle. Nous avons récemment noué un partenariat avec le fabricant Lovehoney, pour nous aider au développement, à la fabrication et à la distribution de nos produits, pour qu’ils puissent rayonner dans le monde entier.

Quels ont été les plus grands défis à relever ?

Nous avons rencontré trois principaux challenges :

  1. Les institutions se méfient du tabou. En raison du tabou autour de la Sextech, les infrastructures et plateformes de marketing traditionnelles sont moins abordables. Il est plus difficile, par exemple, de trouver un fournisseur d’assurance. Cela a même dressé quelques obstacles au début de notre entreprise. D’un point de vue marketing, le sexe fait vendre, mais pas sur Facebook ni sur Instagram. Les principaux réseaux sociaux, que la plupart des startups peuvent utiliser, nous sont proscrites puisque notre contenu est systématiquement supprimé – et même s’il ne parle pas de notre produit, en raison de strictes réglementations qui n’autorisent même pas les conversations sur la santé et le bien-être sexuels. Nous sommes constamment pris entre deux feux. Essayer de forcer Facebook à prendre notre argent d’une part, et, d’autre part, notre volonté de ne pas collaborer avec une plateforme qui ne correspond pas à nos valeurs.
  2. « Hardware is hard ». Lorsque nous avons décidé de réinventer complètement la sextech pour l’adapter aux personnes handicapées, nous n’avions jamais entendu cette expression, couramment utilisée dans le milieu des startups. Il est fondamentalement plus compliqué en terme de travail et de capital de créer un produit physique que de développer une application ou un produit en ligne. Cela implique la conception, les essais, les prototypes, les matériaux, la fabrication, l’expédition et le respect des normes réglementaires, pour ne nommer que ces étapes. Une entreprise hardware rencontre beaucoup plus d’obstacles qu’un business basé sur le software. Nous rencontrons encore des difficultés à ce sujet. Cependant, nous avons une équipe de conseillers, d’avocats et de partenaires qui nous aident à chaque étape du processus.
  3. L’argent. Il y a un réel manque d’investissement dans la Sextech, de la part des VC traditionnels. Beaucoup ne veulent pas que la sextech soit associée à leur nom et ne comprennent pas la valeur ou le potentiel retour sur investissement de ce marché, qui est pourtant actuellement estimé à 32 milliards de dollars. Si la sextech générait plus d’investissements, les deux problèmes précédents seraient résolus.

Le handicap est-il souvent pris en compte dans le paysage de la sextech? En quoi vous différenciez-vous de vos concurrents?

Non, ce facteur est très rarement considéré et, quand c’est le cas, c’est souvent le résultat d’une réflexion après coup ou un boulon ajouté à l’initiative. Ce n’est pas le sujet essentiel ni la mission pensée dès la conception des startups. Handi est la première marque à concevoir des produits qui se concentrent spécifiquement sur les besoins des personnes handicapées.

À mesure que nous vieillissons, notre probabilité de développer un handicap augmente considérablement. Ce n’est donc pas un marché de niche, mais de masse. Il y a actuellement 500 millions de personnes handicapées dans le monde, et ce chiffre augmente. Sans oublier que ce produit peut profiter à tout le monde – aux personnes âgées, handicapées, et même à toutes les autres. Nos recherches nous indiquent que plus de 80% des personnes valides sont intéressées par la sextech mains libres. Mais au lieu de penser d’abord à cette cible, nous nous concentrons sur les besoins non satisfaits les plus élevés, pour généraliser ensuite l’initiative. Nous avons inversé le script.

Parlez-nous de votre partenariat avec LoveHoney. 

Ce partenariat est très excitant pour nous car LoveHoney offre des décennies d’expérience dans le développement de produits, la fabrication et la distribution à l’échelle internationale. Cela sécurise la supply chain et le pipeline logistique dans lesquels de nombreuses startups hardware se perdent souvent.

Nos deux marques sont vraiment inclusives et veulent garantir les droits et libertés sexuelles pour tous. Ça a été une expérience incroyable de travailler avec une si grande entité. Nous avons appris de l’expérience de l’équipe et avons bénéficié des réseaux qu’elle a déjà mis en place. De plus, cette entreprise croit en notre mission et nous a apportés un soutien incroyable. 

Pouvez-vous nous livrer quelques unes des principales instructions de votre livre sur l’amour, la luxure et le handicap?

Le Handi Book a été notre premier produit. Il est né de la prise de conscience que les seuls livres existant sur la question du sexe et du handicap avaient un point de vue très clinique et mécanique – les personnes handicapées peuvent-elles avoir des relations sexuelles (oui), sont-elles des êtres sexuels? (oui, puisqu’elles sont des personnes comme tout le monde) Comment ont elles des relations sexuelles? (cela dépend des préférences personnelles et des capacités de chacun)— et ainsi de suite.

Aucun écrit n’allait vraiment plus loin et n’a cherché à pénétrer le problème. Rien qui n’explique vraiment ce que ça fait d’avoir des expériences sexuelles dans sa vie d’handicapé. Nous voulions combler ce vide en examinant des questions qui n’avaient jamais été explorées et discutées ouvertement auparavant. Des questions comme : quelle a été votre meilleure et votre pire expérience sexuelle? Quelle est la chose la plus sexy qu’on vous ait jamais dite à propos de votre handicap? Comment votre perception influence-t-elle l’image que vous avez de votre corps? Qu’est-ce que ça fait d’être le partenaire sexuel d’une personne handicapée? Nous les avons posées à la communauté, en travaillant avec 50 contributeurs, de tous âges, origines géographiques et handicaps différents, pour donner à leur voix un espace d’expression où ils ne sont pas réduits au silence ou ignorés. Le livre est disponible en version imprimée, audio et numérique. Chaque dollar de profit contribue au financement de notre premier sextoy : le Handi Joystick.

Nous avons tous beaucoup appris de cette expérience. De mon côté, j’ai découvert des réflexions intéressantes sur l’intersection entre le plaisir et la douleur : pour de nombreuses personnes, le plaisir sexuel est leur seul moyen d’échapper à la douleur chronique. Certains affirment même qu’il était plus efficace que la morphine ! D’autres personnes recherchent la douleur dans leurs expériences sexuelles afin de se sentir en contrôle, là où elles ne l’ont pas forcément au quotidien. Un autre chapitre qui m’a vraiment touché concernait le coming out et comment tant de personnes se sont senties plus fortes et confiantes une fois qu’elles ont possédé leur handicap et l’ont accepté au lieu de le cacher ou de le combattre.

Article écrit par Maddyness
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Handi chasse les tabous autour de la sexualité des personnes handicapées
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