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19 juillet 2021
camp refugees jordanie
Crédit: The Foreign, Commonwealth & Development Office

L’ONG Chams développe des écoles de code dans les camps de réfugiés

Utiliser le code comme tremplin pour aider les réfugiés à s'insérer ou se réinsérer dans la vie professionnelle, c'est l'ambition de Sofiane Ammar, fondateur de l'ONG Chams. Entrepreneur et investisseur chez daphni, il développe en parallèle des écoles de code au sein des camps de réfugiés.

Serial entrepreneur, Sofiane Ammar a quitté la Tunisie avec son master d’ingénieur informatique en poche, pour venir créer plusieurs sociétés en France – ISDnet, B3G Telecom, Kleema.com, Virtual Scale –  mais aussi l’accélérateur The Camp, glissant petit à petit vers le monde des investisseurs. À travers sa propre structure, Wyse Investment et chez daphni – où il opère depuis presque 6 ans – il a soutenu la création de plusieurs entreprises. Mais depuis deux ans, sa vie est rythmée par un autre projet : Chams NGO, une association développant des formations au code dans les camps de réfugiés.

Un chemin vers l’insertion professionnelle

Les chiffres du Haut Commissariat pour les Réfugiés, le HCR, parlent d’eux-mêmes : dans le monde, plus de 82 millions de personnes sont déracinées de leur ville ou pays d’origine et 26,4 millions sont des réfugiés. « On compte plus d’une centaine de camps de réfugiés qui accueillent des personnes qui ont dû fuir la guerre ou des catastrophes naturelles. Et selon les rapports du GIEC, on pourrait avoir entre 500 millions et 1 milliard de réfugiés climatiques dans les décennies à venir » , renchérit Sofiane Ammar. Frappé par la situation des migrants en 2015, il s’est intéressé de près à leur situation et a cherché à comprendre comment il pouvait apporter sa pierre à l’édifice.

« Je me suis rapproché du Haut Commissariat aux réfugiés, qui est à Genève et je suis parti vivre 10 jours dans le camp de Zaatari à la frontière syrienne qui compte environ 100 000 personnes » . Il découvre alors une véritable ville dans la ville avec « un hôpital de La Croix-Rouge, les écoles des Nations-unis, un terrain de foot et même un cinéma » . Mais pas de véritable perspective d’avenir pour ses habitants. Ceux qui ont un diplôme ont souvent du mal à le faire valoir dans leur pays d’asile – faute d’équivalent ou de besoin dans ces secteurs – et les moins de 18 ans accèdent difficilement au « secondaire dans les pays d’accueil car ceux-ci ont peur qu’ils ne repartent un jour ou qu’ils prennent la place de leurs propres salariés » , analyse Sofiane Ammar. L’installation dans ces camps, censée être transitoire se transforme souvent en quelque chose de durable – les réfugiés y restent 17 ans en moyenne en Syrie ou en Jordanie selon le HCR  – et « les jeunes passent leur journée à s’ennuyer » . C’est pour contrer ce phénomène que l’entrepreneur et investisseur a choisi de créer l’ONG Chams, qui créé des écoles de d’apprentissage du code informatique, directement dans les camps de réfugiés. « J’ai recruté des développeurs pendant des années et plusieurs d’entre eux n’avaient aucun diplôme mais étaient très bons dans ce qu’ils faisaient » , alors que ces métiers sont connus pour être très recherchés par les entreprises.

Pas de frein pour apprendre à coder

En effet, selon Sofiane Ammar, un des avantages du code demeure son accès. Les barrières à l’entrée y sont bien moins élevées et rigides que dans d’autres domaines tandis que les perspectives d’avenir et de carrière y sont importantes. « Actuellement, il manque environ deux millions de codeurs dans le monde » , sans compter les besoins futurs des pays en voie de développement. « Il va falloir trouver des talents parmi les réfugiés pour répondre à la demande des entreprises » . Sa solution ? Les former au niveau local, en allant directement vers eux.

Chams a dû montrer patte blanche et convaincre le HCR de lui accorder sa confiance et l’accès à ses camps pour développer son programme. « Nous avons lancé une première formation en 2019 dans le camp de Zaatari en Jordanie avec 30 étudiants, dont 50% de femmes et 50% d’hommes, qui ont suivi le cursus » , développe Sofiane Ammar. Une deuxième session a suivi la première et une autre école a été lancée dans le camps d’Amman en 2021. Le développement d’une nouvelle formation au Kenya est envisagée avec le Norwegian Refugee Council, le NCR. Au total, une soixantaine de personnes auront été formées en septembre 2021.

Les résultats sont plutôt encourageants. « Sur la totalité des personnes formées, 77% ont obtenu leur certification, c’est un résultat équivalent aux écoles classiques » , pointe Sofiane Ammar. Pour s’assurer d’un bon taux de réussite, l’entrepreneur mise sur les compétences locales et le présentiel. « Les Mooc et les Zoom ne fonctionnent que pour les personnes déjà très motivées mais il y a un fort taux de décrochage. C’est pour ça que nous faisons appel à des développeurs locaux qui viennent leur faire cours, explique le fondateur de l’ONG. Ils ont subi des préjudices importants et ils ont besoin d’être motivés et écoutés. »

L’innovation humanitaire ne trouve pas d’investisseur

Comme de nombreux entrepreneurs, Sofiane Ammar est aujourd’hui confronté au problème du financement. Avec ce frein supplémentaire à lever : l’humanitaire ne rapporte pas. Si le HCR lui a apporté son soutien logistique et lui a ouvert l’accès à certains des camps qu’il gère, il ne l’aide pas financièrement. Jusqu’ici Chams NGO – qui ne compte aucun salarié mais travaille avec des freelance pour les formations et des bénévoles – a été financé entre autre par Sofiane Ammar ainsi que d’autres donateurs entrepreneurs au démarrage : Yohann Dupasquier (Fondateur de Taredelab), Benjamin Magnard (ex CEO d’Alapage et du Guide.com) et Karim Touba (CEO de Kena Security Franco-Syrien dont la société vient d’être cédée à Cisco) et la fondation de France. Pour la seconde cohort et la nouvelle école à Amman  une campagne de crowdfunding lancée en février 2021 sur Ulule. « L’innovation dans la périphérie de l’humanitaire a un financement extrêmement complexe » , constate t-il avec regret.

Afin de faire bouger les lignes, le gouvernement français a lancé en 2020, le Fonds d’innovation pour le développement, présidé par Esther Duflot, prix Nobel d’économie et spécialiste du sujet, avec pour objectif de détecter des solutions luttant contre la pauvreté afin de les tester et vérifier leur possible changement d’échelle. En attendant, Sofiane Ammar a récemment signé un partenariat avec l’École 42, qui vise 50 campus d’ici 2025, concernant « la mise en place d’un campus 42 à Amman pour 1 300 étudiant sur 5 ans dont la moitié seront des réfugiés dans toute la région du Moyen-Orient -Syriens, Irakiens, Palestiniens, Libanais  et le reste des Jordaniens. » L’objectif est de démarrer à la fin du premier trimestre 2022 à condition de trouver les 3,5 millions d’euros nécessaires à la naissance du projet.