Décryptage
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15 septembre 2021

La crise a-t-elle changé la relation des Français au risque ?

Malgré dix-huit mois de crise, les plateformes d'investissement en ligne voient affluer de nouveaux clients. Les Français, traditionnellement peu versés dans les produits à risques, retournent-ils leur veste ?

500 milliards d’euros. C’est le montant actuellement déposé sur des comptes bancaires courants en France. Un chiffre, cité par Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne, dans une interview accordée à FranceInfo, dopé par la crise. « Les Français ont réduit leur consommation [pendant les confinements, NDLR] parce qu’ils ne pouvaient pas sortir, aller au cinéma ou au restaurant et donc ça a gonflé l’épargne, c’est de l’épargne contrainte, forcée, a expliqué l’expert. Il y a aussi eu un mouvement de peur, d’anxiété liée à la crainte de perdre son emploi, de voir ses revenus baisser (…) Cela a généré une épargne exceptionnelle, comme l’a souligné la Banque de France. »

Exceptionnelle mais pas surprenante, les Français et Françaises étant depuis de longues années parmi les meilleurs épargnants d’Europe. « L’aversion au risque des Français est historique, confirme ainsi Cécile Roquelaure, directrice marketing de la Compagnie européenne de Crédit. Le marché des actions et les investissements risqués, ce n’est pas leur tasse de thé. » Une tendance que la crise n’a pas démenti. « En période de crise, ils sont encore plus averses au risque et se tournent vers des placements sécurisés. »

L’immobilier reste maître en la demeure

Pour autant, les ménages français n’ont pas attendu que la crise passe en glissant leurs économies sous le matelas. « On aurait pu croire qu’ils investiraient moins pour garder un bas de laine mais ce n’est pas vrai : ils ont continué d’investir massivement dans l’immobilier », constate Cécile Roquelaure. En 2020, plus de 980 000 transactions immobilières ont été dénombrées, approchant le record historique de 1,06 million établi en 2019. « Les Français préfèrent investir dans des choses tangibles et, en immobilier, on sait ce qu’on achète : on peut le voir et le toucher ; c’est un placement historique dont ils ne doutent jamais », poursuit l’experte.

Y compris les jeunes générations, pourtant plus mobiles « mais qui achètent dès qu’elles le peuvent, parce que ça a un côté sécurisant, avec l’impression de construire, à proprement parler, son patrimoine ». Un engouement qui s’est renforcé avec la crise, dont les confinements ont été une manifestation inédite. « Après les confinements, il y a eu une double appétence pour l’immobilier, un intérêt non seulement comme produit d’investissement mais aussi comme réponse aux envies d’habiter ailleurs », note lui aussi Sébastien d’Ornano, président du robo-advisor Yomoni. Certains et certaines poussent même plus loin leur projet, en misant sur l’investissement locatif, qui représente environ 10% des transactions, évalue la directrice marketing de la Compagnie européenne de Crédit.

Des jeunes opportunistes…

Les Français ne sont donc pas des patachons financiers. C’est d’autant plus vrai pour les jeunes générations, soucieuses de préparer un avenir à l’horizon incertain. « Les trentenaires ont conscience d’échéances lointaines comme la retraite et que les produits sans risque ne rapportent plus rien, observe Sébastien d’Ornano. Ils font aussi plus attention aux intermédiaires habituels, dont les frais sabrent la performance réelle des investissements. »

Ces jeunes – parfois très jeunes – néo-investisseurs se lancent à la faveur d’une conjugaison d’argent disponible, lié à leur sur-épargne en période de confinement, mais aussi de la multiplication des solutions en ligne, qui rendent possible en quelques clics ce qui prenait auparavant plusieurs rendez-vous avec sa banque – avec une offre plus large à la clé. « Ces plateformes, dont Mon Petit Placement fait partie, ont un marketing très vulgarisant pour toucher un public plus large, elles sont simples d’usage », résume Thomas Perret, CEO de la startup Mon Petit Placement.

Ces jeunes actifs, qui sortent de grandes écoles, présentent un niveau de diplôme élevé et n’ont pas forcément encore beaucoup de patrimoine font les beaux jours des nouveaux acteurs de l’investissement. Mais il serait illusoire de penser que seuls ceux qui ont les moyens de prendre des risques – et donc d’assumer de potentielles lourdes pertes – se lancent dans l’investissement.

… et des amateurs de sensations fortes

Les plateformes en ligne, dont peu imposent de ticket minimum, contrairement à certains gestionnaires de patrimoine, attirent aussi les déçus des acteurs traditionnels. « Des quadragénaires, professions intermédiaires qui ont accumulé un peu de patrimoine mais aussi des quinquagénaires férus de numérique qui ont quelques milliers d’euros à placer et ne sont pas du tout considérés par les banques », liste Thomas Perret. Les confinements ont accéléré cette transition, donnant aux curieux de l’argent mais surtout du temps pour se renseigner et parfois passer le cap. « 60% de nos clients n’ont jamais investi auparavant », précise le CEO de Mon Petit Placement.

Ces néo-investisseurs sont loin d’être les plus timides. « Ils sont agressifs : parmi nos clients, 80% choisissent les profils d’investissement les plus risqués, souligne Thomas Perret. Ils ne veulent pas de capital garanti, ils veulent prendre des risques pour faire fructifier rapidement une partie de leur épargne. » Un intérêt quelque peu radical qui peut s’expliquer par le contexte de crise, alors que les marchés financiers ont successivement enregistré de fortes baisses puis d’importants rebonds. « Ces néo-traders, qui apprécient la spéculation très rapide en temps réel veulent surfer sur la vague du bitcoin et les actions cotées », estime Sébastien d’Ornano qui prévient que « la découverte des marchés financiers dans ce contexte de hausse peut générer l’idée qu’on sera toujours gagnant ».

Alors, serons-nous bientôt toutes et tous des traders depuis notre canapé ? Loin de là. « Beaucoup de Français n’ont pas l’opportunité de prendre des risques », constate le CEO de Yomoni. « Cela concerne beaucoup de nouveaux riches, qui sont des gens plus affûtés sur ces sujets financiers, appuie Cécile Roquelaure. Mais cela représente un faible volume par rapport aux millions de ménages français. » Mon Petit Placement revendique par exemple 10 000 clients, un chiffre qui ne cesse d’augmenter mais qui reste bien loin des millions de clients des grandes banques tricolores. Et même celles et ceux qui s’imaginent prendre des risques ne concrétisent pas toujours leurs envies. « Beaucoup ont la volonté d’investir dans l’économie réelle, de faire des investissements responsables… mais commencent finalement par un achat immobilier, parce que c’est plus rassurant. »

Cet article fait partie d’une série sur l’indépendance financière. Retrouvez les autres articles du dossier :