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25 novembre 2021
souad boutegrabet descodeuses
© Descodeuses

Souad Boutegrabet, « la geek de la justice sociale »

Avec sa formation Descodeuses, Souad Boutegrabet permet à des femmes issues de quartiers prioritaires, comme elle, de se former au code informatique. Un moyen pour elle d’agir pour l’équité.

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Souad Boutegrabet, « la geek de la justice sociale »
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« Je ne supporte pas le concept de méritocratie, lance, agacée, Souad Boutegrabet. Dans les quartiers populaires, on nous rabâche cette idée depuis des années pour se dédouaner, comme si notre réussite ne dépendait que de nous-mêmes… Pourtant, combien de personnes en France ne sont pas à la place à laquelle elles devraient être ! », s’insurge celle qui se fait surnommer « la geek de la justice sociale » par son entourage. 

Née dans le quartier des Tilleuls, à Orly (Val-de-Marne), Souad Boutegrabet a décidé, en 2017, de quitter le secteur bancaire, dans lequel elle travaillait depuis une dizaine d’années, pour fonder Descodeuses, une formation aux métiers du numérique à destination des femmes qui vivent dans les quartiers prioritaires de la ville. « Dans nos quartiers, la plupart des femmes sont aides-soignantes, cuisinières, infirmières ou agents de service, constate l’entrepreneuse. Avec Descodeuses, on veut parler à celles qui ont envie de se reconvertir vers un autre secteur, où elles auront un emploi mieux payé et souvent moins pénible physiquement ». 

Cette startup sociale fait le lien entre ces talents, qui ne sont la cible ni des sociétés ni des écoles, et les entreprises qui sont en recherche de salariés dans les métiers du code informatique. « Notre approche repose sur un ancrage local : on veut s’implanter partout où il y a un fort taux de chômage, des entreprises qui recrutent dans les métiers du numérique et où les pouvoirs publics lancent un appel ». Dans le quartier de Belleville, à Paris, l’association travaille avec des entreprises pour répondre à un besoin sur un territoire donné. Dans le 19e arrondissement, BNP Paribas, embauche même plusieurs « descodeuses ».

Des formations rémunérées

« De plus en plus d’écoles affichent une volonté d’accueillir tous les profils, c’est bien, mais l’accompagnement de femmes des quartiers dans leur reconversion ne doit pas être fait à moitié, il faut s’adapter aux contraintes et besoins des profils adressés » , estime Souad Boutegrabet. Chez Descodeuses par exemple, les élèves sont souvent des mères célibataires, avec des problèmes de mobilité, des charges familiales et mentales élevées…  Proposer un cursus flexible qu’elles puissent suivre devient un en enjeu majeur. Quand on lui parle d’Ada Tech School, auto-proclamée « école d’informatique féministe, accessible à toutes et tous », Souad Boutegrabet sourit : « L’école coûte 8 000 euros pour deux ans de formation, c’est comme 42, qui propose un cursus de trois ans sans aucune rémunération… Dans le milieu, on dit que c’est pour ceux qui n’ont pas réussi les écoles d’ingénieurs, plaisante-t-elle. Ces modèles reproduisent l’élitisme des autres formations. Il est impossible de dire aux personnes que je vise d’intégrer ma formation pendant 9 mois et sans rémunération ». 

Pour trouver un modèle adapté, l’école travaille avec les entreprises qui font du mécénat de compétence et veulent recruter. « Et on ne propose ni l’un ni l’autre s’il n’y a pas un billet derrière », affirme l’entrepreneuse. Descodeuses négocie systématiquement une rémunération correcte durant la formation, en ne collaborant qu’avec des sociétés qui acceptent de payer leurs stagiaires 1200 euros par mois. « On ne forme pas au numérique pour former au numérique, on fait du code conscient », résume Souad Boutegrabet. Cette approche a d’ailleurs tout de suite séduit Estelle Barthélémy, cofondatrice de MozaïkRH, qui a accompagné l’entrepreneuse dans le cadre du programme REC Innovation. « Son projet reflète les qualités de Souad : pugnace, innovante, orientée résultats et avec un grand coeur », précise-t-elle. 

Descodeuses propose deux parcours liés l’un à l’autre. Le premier dure trois mois et constitue une condition sine qua non de l’adhésion au deuxième. « Ce cursus propose de faire découvrir les différents métiers – développeuse web, web designeuse, administratrice réseau, analyste SOC, data analyst… – en montrant des journées types pour chaque poste en entreprise et en réalisant des exercices associés, précise Souad Boutegrabet. On n’est pas là pour vendre un métier, mais pour montrer ce que c’est vraiment. Et c’est grâce à ça qu’on a zéro rupture ou abandon pour nos profils en reconversion ».

Quand les apprenties y voient plus clair, elles peuvent passer à l’étape suivante : une formation technique de six mois, « qui demande parfois des nuits blanches » admet sa fondatrice, suivie de six mois de stage obligatoire. « Et notre méthode fonctionne puisque 90% des femmes sortent avec un CDD ou un CDI en poche », se réjouit l’entrepreneuse sociale, qui confie qu’un des rôles de l’école est aussi d’encourager les femmes à se sentir légitimes dans leur choix de parcours. 

Système D

Souad Boutegrabet n’a pas eu cette idée de formation un beau jour, au réveil. Elle vient de son expérience personnelle. En 2011, lassée de son job de conseillère en gestion de patrimoine, celle dont le loisir était de coder – mais qui ne s’était « pas autorisé à penser en faire un métier »- a décidé de s’accorder six mois de voyage aux Etats-Unis. Sur place, elle découvre Black Girls Code, une association qui apprend le code aux jeunes filles afro-américaines. C’est la révélation. Elle revient en France, où elle s’inscrit en formation pour devenir développeuse. « Quand j’ai passé mes premiers entretiens, c’était très douloureux, se souvient-elle. Tu arrives super motivée et enthousiaste, et on te renvoie à ton manque d’expérience… ». Elle parvient tout de même à travailler en indépendante, en même tant qu’elle découvre son amour pour la transmission et l’apprentissage 

Si aujourd’hui sa formation compte déjà deux antennes, à Paris et Saint-Ouen, Descodeuses en ouvrira deux autres, dans les quartiers Nord de Marseille et dans la métropole lilloise, en 2022. Mais avant d’en arriver là, l’aventure avait commencé de manière plus décousue. « J’ai commencé à proposer des ateliers dans mon quartier, à la Maison des Asso du 20e arrondissement de Paris, se rappelle-t-elle. Au départ, il y avait trois ou quatre inscrits ». Pole Emploi a ensuite approché la formatrice en lui proposant d’animer des ateliers pour demandeurs d’emploi, « et c’est là que tout a explosé ». C’est en voyant que les hommes monopolisaient la parole pendant ses cours et que les femmes avaient honte de s’exprimer qu’elle a décidé de tester les ateliers pour femmes uniquement. Tout de suite, 90 femmes du quartier se sont manifestées. « C’était une logistique de dingue, je m’y attendais pas !, se souvient, nostalgique, Souad Boutegrabet. On a appelé plein d’entreprises du coin pour qu’elles nous fournissent des ordinateurs, je les stockais à la maison parce que je n’avais pas de local. Avec mes amis développeurs, on les transportait entre chez moi et l’atelier dans des caddies… C’était du système D ».

Apprendre le(s) code(s)

Petit à petit, cette fonceuse se forme aux codes de l’entrepreneuriat pour faire rayonner son projet. Elle commence à recevoir des capitaux, du matériel, « casse les pieds à la mairie » pour avoir un local… Et elle y arrive, au prix de gros efforts pour intégrer l’écosystème si fermé de l’entrepreneuriat dans la tech. « J’ai manqué d’accès à l’information, et je pense que c’est le plus gros frein quand on ne sort pas d’une école de commerce réputée », déplore Souad Boutegrabet. Pour comprendre tous les codes et connaître les aides dont elle pouvait bénéficier, elle n’a pas hésité à s’inscrire à tous les réseaux dont elle entendait parler. La Ruche, Les Déterminés, BGE, France Active… Elle allait aux soirées, souvent mal à l’aise, mais observait, notait et « réseautait » du mieux qu’elle pouvait. Pour aller chercher des fonds, recruter et faire décoller Descodeuses, elle apprend les codes, comprend qu’il vaut mieux parler d’atelier « 100% femmes » plutôt que « non-mixte » : « Jusque dans le langage, j’ai tout appris au fur et à mesure en côtoyant ces différents réseaux, qui m’ont tous apporté des connaissances pour avancer ». 

Dans un environnement très masculin, Souad Boutegrabet s’est rapidement tournée vers des réseaux de femmes, comme Paris Pionnières (devenue Willa). Si elle reconnait qu’il existe des problématiques communes comme l’accès aux capitaux ou le sexisme, elle constate un réel décalage, entourée de femmes blanches, « féministes universalistes, souvent sorties des mêmes écoles prestigieuses, qui ont du mal à comprendre que, quand on est d’une autre culture et d’un autre milieu social, on cumule les discriminations. Il manque donc parfois d’une compréhension fine de la problématique d’être une femme entrepreneuse qui vient d’un quartier ». Ainsi, certains sujets, comme les discriminations à l’embauche, ne sont pas abordés alors qu’ils demeurent une réalité pour des femmes noires ou d’origine maghrébine.

Un « role model »

« Souad est un role model pour plein de femmes, qu’elles soient des quartiers ou non, et en reconversion ou pas, affirme Estelle Barthélémy, admirative. Elle a monté un projet seule, avec ses mains, et très peu d’aide à son lancement finalement… Elle s’est mise en danger mais elle a fait la démonstration qu’on pouvait innover dans la tech et dans l’ESS en mixant les deux ! C’est la femme à suivre ces prochaines années ».

Et celle qui se dit « d’un caractère résolument optimiste » compte bien élargir son périmètre d’action pour instiguer chez les femmes de quartier l’envie de se tourner vers les métiers du numérique. « Il y a 1514 quartiers prioritaires en France, soit plus de 5 millions de personnes. Des bassins d’emploi se créent partout dans le numérique, et sont une opportunité pour tous ces gens sous le seuil de pauvreté , qui sont en majorité des femmes, est convaincue Souad Boutegrabet. On ouvre l’année prochaine deux formations à Lille et Marseille, et on veut installer cinq ou six centres dans d’autres régions d’ici 2024. Il est très important qu’on aille chercher les femmes qui vivent dans les milieux ruraux, il faut penser à toutes ».

La startup, qui a formé 84 femmes à travers cinq promotions, a déjà une nouvelle cible. Selon sa dirigeante de 35 ans : « OVH est présent dans des milieux sinistrés, il cartonne et cherche à recruter des femmes : il faut absolument qu’on aille sur ces créneaux », se projette la développeuse, avant de conclure : « Le chemin est encore très long, et je ne peux pas gérer ce problème seule avec Descodeuses, mais je veux au moins participer au changement ». 

Article écrit par Heloïse Pons
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