Décryptage#smart industry
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17 janvier 2022
Exotec

L’industrie est-elle le parent pauvre des licornes ?

Alors que les licornes logicielles poussent comme des champignons, les scaleups industrielles peinent à se faire une place au soleil. Mais 2022 pourrait bien être leur année.

24 licornes et seulement deux industrielles : Ledger et désormais Exotec. Les 22 autres, de Lydia à Back Market en passant par Sorare ou Alan, ont bâti leur succès sur une solution logicielle. « Se lancer sur le créneau du matériel (hardware) est plus risqué que de le faire sur celui du logiciel (software) », expliquait Maddyness l’an dernier, dans un article faisant suite aux déboires de Shadow. Autre point commun entre les deux licornes : elles misent à la fois sur le hardware et le software. En plus de ses robots logistiques, Exotec a ainsi développé son propre logiciel de gestion (un WMS, warehouse management system).

« Ce n’est pas facile d’avoir une idée et de développer une solution complète, qui combine la partie logicielle avec une grande complexité des algorithmes et la partie mécanique », reconnaît Thomas Genestar, directeur général France de la nouvelle licorne. Pour autant, « le fait d’être une licorne industrielle fait partie des éléments différenciants qui nous rendent fiers », ajoute-t-il. C’est aussi ce qui a attiré des investisseurs exigeants, pas forcément rompus aux codes industriels. « Les éléments de complexité sont nombreux dans la solution développée par Exotec et pourtant l’entreprise a su se développer au-delà de toute attente », constate, admiratif, Julien-David Nitlech qui a supervisé la participation d’Iris Capital au tour de table.

Correspondre aux canons de beauté des VCs

Si la France a si peu de licornes industrielles – alors même qu’elle possède des fleurons industriels dans de nombreux domaines – c’est peut-être aussi parce que l’industrie n’est pas calibrée pour correspondre aux codes des faiseurs de licornes. « Aujourd’hui, la robotique et l’industrie sont de vrais sujets, moins portés que d’autres par les VCs », note Julien-David Nitlech. Le secteur secondaire nécessite des investissements importants afin de financer la R&D initiale et requiert en général d’être capital-patient, ce qui n’est pas la qualité première des fonds de venture capital.

Des sociétés comme Ledger et maintenant Exotec montrent que les choses changent du côté des startups industrielles. « Chez Exotec, tout est allé très vite, constate Julien-David Nitlech. L’entreprise est née en 2015 et a réalisé un tour d’amorçage dans la foulée. En à peine 7 ans, elle est devenue une licorne, ce qui est une durée classique pour une entreprise de software. »

Une belle histoire qui pourrait bien servir de modèle à d’autres startups, comme l’espère l’investisseur. « Cela montre que le savoir-faire d’ingénierie peut s’appliquer à différents coeurs de cible et qu’il y a une véritable profondeur de marché aussi dans l’industrie. » Aledia, Corwave ou Flying Whales, qui font partie du French Tech 120, pourraient bien profiter de l’appel d’air initié par Exotec.

Construire une économie solide

Il est aussi intéressant de noter que Ledger comme Exotec ont fait le choix de rapatrier pour la première et d’implanter pour la seconde leur production en France, respectivement à Vierzon et Croix, à côté de Lille. Un message fort alors que les délocalisations successives depuis des des dizaines d’années ont parfois mis l’Hexagone à rude épreuve depuis le début de la pandémie. Au troisième trimestre 2021, l’industrie pesait 13,42% du PIB, selon France Industrie, contre 23% en 1980 et plus de 30% dans les années 50. Par comparaison en Europe, l’industrie représentait 16% du PIB en moyenne en 2019 (17% en Italie, 19% en Suisse et 22% en Allemagne).

L’industrie et les relocalisations sont ainsi devenus l’un des thèmes majeurs de la campagne présidentielle, sur fonds d’urgence climatique, sur laquelle surfent de nombreux candidats au nom du « fabriqué en France » . « Nous tenons vraiment à garder notre production à Lille, souligne Thomas Genestar. C’est important pour des raisons de qualité mais aussi pour la culture d’entreprise : c’est un point aussi cher aux fondateurs qu’aux collaborateurs. »

« Le meilleur moyen de relocaliser, c’est de ne pas délocaliser. On veut des solutions rapides dans l’industrie mais cela demande de construire des dynamiques de long terme », notait par exemple l’année dernière Magali Joessel, directrice du fonds Sociétés de projets industriels, opéré par Bpifrance pour le compte de l’État. Ces startups, moins connues que les entreprises software, n’en demeurent pas moins cruciales pour l’économie française. Grâce à la crise, les jeunes entreprises ont retrouvé leurs lettres de noblesse.  En montrant que l’industrie peut attirer des acteurs financiers de premier plan et aussi variés qu’une multinationale, une banque publique et des fonds d’investissement privés mais aussi produire de premiers succès tricolores, Exotec et Ledger ouvrent la voie à une nouvelle ère pour les unsexy startups qui ne le sont plus tant que ça.