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4 octobre 2022

Les startups de la santé mentale en quête d’une facilitation réglementaire

Le collectif MentalTech et l’Institut Sapiens viennent de publier la première cartographie des acteurs français de la santé mentale. Dense, varié et dynamique, l’écosystème connaît un boom des solutions dédiées à la prévention. 

Il y a encore 5 ans, l’écosystème des startups de la santé mentale (MentalTech) était encore balbutiant. Mais l’arrivée de la pandémie et les confinements et les multiples restrictions sanitaires ont fait évoluer les consciences en mettant cet enjeu sur le devant de la scène. Résultat : les applications favorisant le bien-être et la santé mentale s’intègrent de plus en plus dans notre quotidien, que l’on soit patient ou non. Elles ont même pénétré le domaine de l’entreprise comme en témoigne la cartographie réalisée par  le collectif MentalTech et l’Institut Sapiens. 

Cette première édition comptabilise soixante sociétés triées en fonction de trois principaux critères : 

  • Leur implantation (siège social) en France, 
  • Une activité principale consacrée au champ de la santé mentale, 
  • La maturité de la société: leur existence doit être supérieure à six mois. 

Les solutions ainsi recensées se divisent en différentes catégories  en fonction de leur objectif (prévention, guérison, soutien) et de leur finalité (action directe sur la santé mentale ou facilitation d’accès au soin). 

On retrouve ainsi des sociétés comme Alan, Lumm, Holivia, Moka Care, Teale, Dreem, Petit bambou ou encore MondDay pour la partie prévention; Qare, Feeleat, Kwit, Klava pour la partie guérison et Vie et Semeia pour la partie soutien. Cette dernière catégorie reste, pour le moment, la moins fournie avec seulement deux startups dans son escarcelle dont une seule considérée comme possédant un principe actif (action directe sur la santé mentale). 

Un retard qui s’explique par la difficulté de cette verticale à « parvenir à définir un business model pérenne et pertinent » , explique le rapport.  Par conséquent, cette mission est encore largement dévolue aux associations et aidants, justifiant le peu de solutions représentées sur le segment.

Le rôle de l’entreprise dans la santé mentale 

La pandémie a levé le voile sur le problème de la santé mentale en permettant de la déstigmatiser. « La psychologie ne s’adresse pas aux personnes ‘faibles psychologiquement’ », souligne Fanny Jacq, psychiatre et directrice santé mentale chez Qare. Le tabou diminue peu à peu sur le sujet et ce, même dans l’entreprise.

Depuis quelques années, l’Hexagone assiste à un « boom sans précédent des solutions e-santé dédiées à la prévention », souligne le rapport.  « Un essor qui illustre une transformation culturelle et systémique favorable à la prévention, dont la santé mentale est le précurseur. Le segment le plus fourni dans cette catégorie est celui des startups au service de la santé mentale des salariés ». Dans ce domaine, les solutions s’adressant directement aux entreprises et visant à analyser et améliorer le bien-être de leurs équipes se multiplient. 

« L’entreprise a un rôle social déterminant pour changer le regard que l’on porte sur la santé mentale. En prenant la parole sur la santé mentale, l’entreprise fait un pas gigantesque pour la déstigmatiser. Mais il faut évidemment que des actions concrètes suivent aussi. L’entreprise doit pouvoir proposer un cadre où chacun se sent épanoui et non ‘pressurisé’ ; où chaque employé est accompagné lorsqu’il ressent le besoin de se confier », développe Fanny Jacq.

La mise en place de questionnaires anonymisés réguliers, de moment d’ équipe et de prise de parole de la part de la direction ou des managers sur ces sujets sont autant d’éléments essentiels à mettre en place pour offrir un cadre favorable aux dialogues. 

Jérôme Crest, CEO de Holivia le confirme : “la confidentialité est fondamentale pour créer un espace neutre et sécurisant, au sein duquel chaque salarié pourra aborder ses problématiques professionnelles mais également personnelles. La prise en compte de la sphère personnelle est importante, la majorité des burnouts étant multifactoriels. Un des freins principaux à l’usage remonté par les utilisateurs est la crainte que certaines données soient partagées avec leur employeur.” 

La réglementation, un enjeu majeur  

Renforcées par deux ans de pandémie qui ont vu éclore un certain nombre de solutions dans le secteur, les startups du secteur sont plutôt jeunes avec 4 ans et 8 mois d’existence en moyenne. Dynamique, dense et varié, l’écosystème français manque encore de maturité. 

« Il reste en pleine phase de structuration. La majorité des solutions sont hyper spécialisées, et le marché essentiellement constitué de startups » , analyse Fanny Jacq. « Or comme l’a montré une étude de l’Institut Sapiens parue en février 2022, le principal enjeu du marché de la e-santé réside dans l’atteinte d’une certaine taille critique. C’est ce qui manque à la France, de même qu’une facilitation réglementaire permettant d’atteindre un nombre suffisant d’utilisateurs et donc de data démontrant l’efficacité de ces solutions » . 

Le développement de ce secteur est, en effet, très dépendant de la réglementation. « La facilitation réglementaire est la clé. Sans elle, pas de mise en place d’une politique européenne de la donnée de santé, pas de politique commune de développement, pas de structures d’incubation de l’innovation. Or ce terreau favorable est essentiel à l’émergence et au développement des jeunes pousses pour leur permettre d’atteindre la maturité nécessaire » , plaide la directrice santé mentale chez Qare. 

Les thérapies digitales, une secteur d’avenir 

Parmi les entreprises freinées par ces contraintes réglementaires on trouve un secteur d’avenir, celui des thérapies digitales. Les sociétés proposant ce genre de solutions doivent faire la preuve de leur efficacité clinique pour obtenir le marquage CE, et présenter un dossier à la Cnedimts pour faire la demande de remboursement. « Pour l’heure, aucun dispositif médical numérique de santé mentale ne semble encore avoir franchi ces étapes en France. Mais des démarches sont en cours et ce n’est qu’une question de temps. Car le marché des thérapies digitales est en plein essor et ces solutions trouveront à se déployer massivement dans la prise en charge des maladies chroniques, en progression constante depuis plusieurs années » , confie la psychiatre. 

Parmi les autres verticales en croissance, on trouve également les solutions numériques qui viennent compléter une prise en charge humaine sont les plus pertinentes. « Le phénotypage digital, consistant à recueillir de façon active ou passive des données (constantes, données comportementales, marqueurs biologiques…), promet d’apporter d’importantes améliorations en termes d’identification de symptômes précoces et donc de prédiction, ou encore de détection de risques de rechute » . 

Le développement et le déploiement de toutes ces solutions dépendront également du financement apporté à ces sociétés. L’an dernier, la majorité des opérations (68 %) en 2021 ont été réalisées dans des startups en phase d’amorçage, confie Fanny Jacq. Ce qui confirme ce fameux manque de maturité. « Dans le sillage des acteurs américains qui comptent parmi eux plusieurs licornes comme Lyra Health, Modern Health ou Ginger, les acteurs européens tirent néanmoins leur épingle du jeu. Citons Unmind au Royaume-Uni (47 millions de dollars en 2021) ; moka.care (15 millions d’euros en 2022) ou HynoVR (4,5 millions d’euros ) en France ».