Elise Nebout est interpellée par l’annonce pour un poste de Community Manager pour une structure nommée Le Camping. Le ton est décalé, mais le projet se situe dans le Palais Brongniart, l’imposant bâtiment qui a longtemps hébergé la Bourse de Paris. « Je me suis demandé si c’était une plaisanterie, avoue-t-elle. Je me suis donc rendue à l’entretien en étant curieuse, mais surtout dubitative. » Au dernier étage du Palais Brongniart, elle découvre des tables de camping et de la fausse pelouse verte au sol. Elle fait alors la connaissance d’Alice Zagury, celle qui était alors directrice du Camping avant de partir créer The Family.

Elise Nebout, récemment sortie de SciencePo, avait encore une image d’Épinal du travail. Elle imaginait des lieux tristes, des personnes en costumes, et des horaires à respecter. Cinq minutes après le début du pitch d’Alice Zagury, la jeune femme comprend qu’un autre univers du travail était possible. « Alice était complètement habitée par son projet. Une passion que je retrouvais chez les entrepreneurs présents qui avaient les yeux pétillants de créativité et l’envie de faire changer les choses. Je n’oublierais jamais mon entrée dans ce lieu totalement atypique et ultra créatif. »

Elle vivra pendant les cinq années suivantes au contact de ces entrepreneurs avec le sentiment de vivre un moment unique : « On se rendait déjà compte que l’on vivait quelque chose d’extraordinaire. On le formulait déjà sur le moment : le fait que l’on s’en souviendrait toute notre vie, que l’on raconterait cette période à nos petits-enfants. »

Le Camping, l’avant-Station F

Le Camping (et par extension La Cantine et le Silicon Sentier qui lui ont donné naissance) est ainsi vu par de nombreuses personnes comme le berceau de l’écosystème. « Je ne pense pas que l’on puisse imaginer Station F sans ces débuts-là, partage Elise Nebout. Cela a été le premier chapitre de la naissance de l’entrepreneuriat tech à Paris et en France. Il prend fin au moment de l’ouverture de Station F en 2017 où l’on passe sur un deuxième chapitre. »

Ces derniers mois, Maddyness a été à la rencontre de nombreux entrepreneurs dont l’histoire est inextricablement liée à celle du Camping : c’est le cas de Cyrille Vincey, Octave Bory, Guillaume Martin, ou encore Serge Vatine. Symbole des débuts de l’écosystème startup français, Le Camping conserve donc une place importante dans l’esprit de ces entrepreneurs. « Il y a quelque chose de Far West dans les débuts, dans la découverte, reconnaît Elise Nebout. C’était petit, pas encore mainstream, très créatif. Le Camping était une vraie zone d’exploration très libre. »

Par conséquent, la communauté qui s’est formée lors du Camping est restée très soudée, continuant de se revoir avec régularité lors de déjeuners, de dîners ou de meetups. 

Un écosystème encore immature

Mais, d’une certaine manière, Le Camping cristallise aussi l’immaturité de l’écosystème de cette période. « C’était assez peu inclusif, confesse l’ancienne directrice de l’accélérateur. On n’avait que des mecs de 25-30 ans. Les questions d’inclusivité n’étaient même pas sur nos radars à l’époque. On n’en parlait pas. On était aussi dans un état d’esprit très tourné autour de la levée de fonds. C’était « old school » de vouloir être rentable, c’était un truc de vieux entrepreneurs de PME des années 60. C’était un écosystème jeune et qui était donc immature sur plein de sujets. » 

De nombreuses anecdotes glanées au fil des interviews avec ces entrepreneurs pourraient ainsi montrer cette époque sous un jour peu glorieux. L’un d’eux se remémorant les fêtes qui se terminaient à deux heures du matin avec des entrepreneurs urinant par les fenêtres du Palais Brongniart… tout un symbole. 

L’écosystème startup n’en serait donc certainement pas là sans les années Camping. Une période qui a fait émerger une génération d’entrepreneurs aux ambitions dévorantes qui ont parfois revendu leurs entreprises, qui sont devenus investisseurs, entrepreneurs à nouveau, consultants…

Pour Elise Nebout, l’après-Camping était une évidence. Cette passionnée d’écriture est ressortie de cette expérience avec l’envie de lancer un accélérateur d’écrivains. Son chemin croisera d’ailleurs celui d’un ancien professeur d’écriture créative, Alexandre Lacroix, auteur de nombreux essais et romans et directeur de la rédaction de Philosophie Magazine. Ensemble, ils créeront Les Mots, une école d’écriture qui s’est ouverte en 2016 en plein Paris.

« En quittant Le Camping, je rêvais d’un environnement similaire pour les gens qui aiment écrire. Cela a été mon rêve profond pendant toutes ces années et l’on retrouve beaucoup du Camping dans Les Mots. Nous avons des programmes animés par des écrivains qui ont un rôle de mentors. » Les projets de startups ont été remplacés par des projets de livre, mais Elise Nebout vit encore avec ce besoin d’accompagner d’autres à se réaliser.