Montres connectées, capteurs biométriques, systèmes d’IA intégrés dans les blocs opératoires, entrepôts de données de santé… Le futur de l’hôpital se construit déjà sous nos yeux, en version numérique. Oublions ici un instant le cliché d’un secteur à la traîne en matière d’innovation. Cette dernière, dans le secteur médical, avance à grands pas, portée par un besoin urgent : celui de proposer des soins plus fluides, plus humains, plus sûrs, et qui sait, peut-être même aider à prévenir, avant de guérir. Deux experts nous partagent leur vision.
L’IA et ses applications déjà très concrètes dans le secteur de la santé
Pour le CHU de Nantes, “l’apport du numérique pour les structures hospitalières n’est plus à démontrer”. Son rôle est déjà “omniprésent”, que ce soit dans la gestion administrative, logistique et bâtimentaire des établissements de santé, aussi bien que dans “toutes les dimensions de la prise en charge du patient”.
L’intelligence artificielle, évidemment, est en première ligne. Elle agit au niveau du diagnostic d’abord, en étant intégrée dans les IRM et scanners. “Cela nous permet par exemple d’écarter très rapidement la présence d’une fracture sur une radio, ou de limiter les errances diagnostiques”, illustre le CHU de Nantes. “On a ensuite des modèles que l’on appelle pronostiques, qui sont d’un niveau de maturité plus faible mais qui nous permettraient à terme de guider la prise de décision thérapeutique pour un patient”, poursuit l’établissement. Cela pourrait notamment aider à adopter de meilleurs plans de prise en charge en fonction du risque de rechute d’un cancer, en prescrivant des immunothérapies susceptibles de fonctionner de façon plus optimale.
On peut ensuite citer l’IA pour “augmenter la donnée”, intégrée aux logiciels, qui améliore la qualité des imageries et favorise leur interprétation par les médecins, l’IA qui booste les projets de recherche en aidant à rédiger des documents ou protocoles d’études, ou encore l’essor des modèles de langue, utiles pour l’administratif… ainsi que pour mieux dialoguer avec les patients. Onepoint et le Groupe hospitalier Saint-Joseph ont par exemple développé HOSPEECH, une application de traduction instantanée qui facilite les consultations avec des patients allophones.
“L’objectif, souligne-t-on au CHU de Nantes, est de permettre aux professionnels de santé de se concentrer sur leur cœur de métier : le soin.”
Recueillir plus de données… pour mieux les exploiter ?
Comme le rappelle Myriam Reynaud, Partner Secteur Public et Santé chez Onepoint, derrière cette révolution de l’IA, il faut aussi penser à “tout ce qui est susceptible de l’alimenter”. Comprendre, la donnée. Et là aussi, les progrès sont fulgurants, et bel et bien concrets.
Montres, bagues, capteurs discrets : grâce aux objets connectés, le suivi patient ne se limite plus aux murs de l’hôpital, ou au simple suivi du sommeil et de la fréquence cardiaque. Il s’invite désormais dans le quotidien des patients et peut produire des datas plus complètes. Par exemple, souligne l’experte, des analyses urinaires en continu pour réaliser un monitoring nutritionnel, ou des capteurs sanguins capables d’ajuster en direct la prise en charge du diabète.
Ces outils déjà opérationnels ou en développement aident les patients à se sentir plus acteurs de leur parcours de soin, ce qu’actuellement, un Français sur six estime ne pas percevoir suffisamment, d’après une enquête Onepoint.
Mais ils nourrissent également des bases de données régionales et nationales comme les entrepôts de données de santé hospitaliers (EDS), en pleine structuration, qui enrichiront les modèles d'IA de demain et favoriseront le partage d’informations, se réjouit Myriam Reynaud.
Le défi de l’interopérabilité et de la sécurité des données
Le potentiel est donc immense, et l’écosystème en ordre de marche. Les tiers-lieux d’expérimentation - 35 à ce jour - permettent de tester des innovations en conditions réelles. Les centres hospitaliers se renforcent sur l’innovation et particulièrement le CHU de Nantes avec sa Fabrique de l’Innovation en Santé.
“Nos soignants sont des expérimentateurs dans l’âme”, rappelle le CHU de Nantes. Pour cet hôpital, le futur de la santé numérique est “désirable”. Pour Myriam Reynaud, il est “excitant”. Deux adjectifs qui disent tout : oui, la technologie va transformer le soin, mais pas pour déshumaniser l’hôpital. Au contraire, elle doit l’alléger, le fluidifier, le rendre plus précis, plus préventif, plus attentionné.
Pour autant, la France n’a pas encore résolu tous les défis qui se posent, comme celui de l’interopérabilité. Le CHU de Nantes le dit sans détour : “Le manque d’homogénéisation et de standardisation des données bloque aujourd’hui l’industrialisation.” Tandis que les États-Unis avancent avec une norme unique (HL7-FHIR), la France évolue avec des logiciels hétérogènes, des formats multiples, des systèmes qui peinent à dialoguer entre eux.
À cela s’ajoute le risque bien réel des cyberattaques visant les hôpitaux, qui ne sont plus des cas isolés mais une menace structurelle. Dans plusieurs régions françaises, comme les Hauts-de-France, des serveurs d’établissements publics ont été ciblés, compromettant des systèmes critiques et poussant les autorités sanitaires à renforcer leurs réponses. Entre 2022 et 2023, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a comptabilisé 30 attaques par rançongiciel contre des hôpitaux français, soit une part significative des incidents signalés dans le pays, avec des impacts allant de perturbations opérationnelles à des transferts de patients.
Face à cette dynamique, la cybersécurité des établissements de santé est désormais un enjeu stratégique, souligné notamment par la Cour des comptes française qui appelle à faire de la protection des systèmes d’information hospitaliers une priorité nationale, avec des investissements dédiés et des programmes de renforcement comme le plan CaRE.
Ces attaques rappellent que, dans un hôpital intelligent, la sécurité des données doit être un pilier structurant, et non un sujet secondaire.
Insuffler un élan national ?
Il reste peut-être aussi un dernier défi : celui d’une volonté collective, d’un rythme et d’un élan insufflés au niveau national.
Car ailleurs, la transformation est déjà bien engagée. Myriam Reynaud l’illustre bien : “Même si c’est un petit pays comparé à la France, les Pays-Bas cochent de nombreuses cases : un système de santé très performant, une prise en charge des seniors et des maladies chroniques en pointe, et une maturité digitale et en IA en santé plus avancée qu’en France.” L’Espagne aussi, affiche une longueur d’avance, entre autres sur la performance hospitalière et l’intégration du numérique dans les parcours de soins.
Ces exemples montrent une chose essentielle : l’hôpital intelligent n’est pas une utopie technologique, mais une trajectoire déjà empruntée. La France a les talents, les startups, les soignants et les infrastructures pour accélérer. Reste à accélérer encore davantage le pas.