En vingt ans, la French Tech a bien changé. Les premières générations de fondateurs, celles qui ont lancé sans filet dans les années 2000, ont cédé la place à un écosystème structuré : incubateurs, fonds d’amorçage, programmes publics. Pourtant un maillon reste fragile.
Contrairement à la Silicon Valley où le « give back » est un réflexe culturel, la France n’a pas encore structuré cette dynamique de transmission. L’écosystème français peut-il transformer ses réussites individuelles en capital collectif ? C’est le pari de Tomcat.
Ils ont appris seuls, ils transmettent à plusieurs
Patrice Thiry a créé en 2000 ProwebC, une solution à destination des Comités Sociaux et Économiques (CSE). À l’époque, l’écosystème français de l’innovation n’existait pas. « Il n’y avait pas d’incubateur, il n’y avait pas d’entrepreneur qui avait réussi et qui était prêt à faire du give back. Il y avait très peu de business angels, quasiment pas d’ailleurs » se souvient-il. Pendant dix-sept ans, il construit ProwebCE quasiment seul.
« On a ramé. On a vraiment ramé solo. » Quand il revend l’entreprise à Edenred en 2017, 200 millions d’euros de chiffre d’affaires, 500 salariés, une certitude s’impose : « J’ai souffert de ne pas avoir vraiment d’accompagnement, de ne pas avoir été aidé. »
Guillaume Moubeche, lui, n’a pas attendu l’exit pour vivre cette solitude. Quand il lance Lemlist, sa plateforme de prospection commerciale, tout son entourage lui prédit l’échec. « Toutes les personnes me disaient : jamais ça ne marchera, jamais tu ne pourras te déployer aux US en étant basé en France » raconte-t-il. Il démarre avec 1 000 euros. Trois ans plus tard, sa boîte est valorisée à plus de 150 millions d’euros, avec 70 % de clients américains. Mais ce qu’il retient de ces débuts, c’est autre chose : les rares personnes qui lui ont donné du temps. « Le plus dur quand tu lances un projet, c’est d’avoir des gens qui t’écoutent. Ça m’est arrivé d’avoir des gens qui ne me connaissaient pas et qui m’ont donné du temps. »
Deux parcours différents, une même conclusion : l’accompagnement humain fait la différence. Et c’est ce qui pousse ces entrepreneurs, une fois la réussite là, à se retourner vers ceux qui démarrent. Arthur Waller, cofondateur et CEO de Pennylane, devenue l’une des success stories de la comptabilité en France, résume le sentiment commun : « J’estime que j’ai un devoir de rendre un peu ce qui m’a été donné. »
Transmettre, oui, mais quoi, et comment ?
Cette volonté de give back prend des formes très différentes. Chez Patrice Thiry, elle s’est structurée. Devenu business angel après la vente de ProwebCE, il investit dans une cinquantaine de startups. Mais la frustration s’installe vite : mettre de l’argent ne suffit pas. « Ce qui est le plus important, ce n’est pas le cash, c’est l’accompagnement opérationnel » martèle-t-il. Ce qu’il observe dans les fonds de venture où il investit le conforte : « 40 % du fonds part à la poubelle parce que 40 % des startups font faillite. Pourquoi ? Parce que les fonds donnent de l’argent, mais il n’y a pas d’accompagnement opérationnel. »
C’est pendant le Covid qu’il passe à l’acte. Il réunit une partie de l’ancien comité exécutif de ProwebCE et lance Tomcat, un fonds d’investissement et un accélérateur, bâtis sur un principe simple : avant d’investir, on accompagne. Pendant six mois, au sein de l'accélérateur (Tomcat Factory), une quinzaine d’opérationnels aguerris travaillent avec les fondateurs sélectionnés sur le recrutement, le go-to-market, le pricing, le pilotage financier, la vision.
« Nous, on est le Comex qui a monté une boîte de 0 à 200 millions, et on va vous accompagner pendant six mois » résume Patrice Thiry. Seules les startups diplômées du programme d'accélération peuvent ensuite recevoir un investissement du fonds (Tomcat Ventures). « Quand on investit, on les connaît très bien. On prend des décisions en bien meilleure connaissance de cause ».
Arthur Waller, parrain de la dernière promotion de la Tomcat, y voit une réponse au point faible récurrent des startups françaises : la vente. « Beaucoup des boîtes qui se créent chez nous ont des bonnes tech, des bons produits. En revanche, on sous-estime souvent le côté vente » constate-t-il. Lui-même en a payé le prix : sur sa première entreprise, il était convaincu que le bon produit se vendrait tout seul. « on a carrément perdu facilement neuf mois ou un an à cause de ça. » Ce qui le convainc dans l’approche Tomcat, c’est la concentration : « On ne peut pas prétendre aider n’importe qui. Ce qui fait la valeur, c’est d’avoir un playbook vraiment répétable sur des boîtes qui ont des enjeux à peu près similaires. »
Guillaume Moubeche, lui, transmet autrement. Pas de programme structuré, mais un engagement quotidien : chaque semaine, il répond à vingt-cinq à trente messages de fondateurs qu’il ne connaît pas. En deux ans et demi, il a organisé plus de cent événements gratuits à Paris, chacun réunissant au moins deux cents personnes autour de sujets concrets : vente, acquisition, marketing, rétention. Pas de théorie, du partage d’expérience brut. Et un spectre large : on l’appelle aussi bien pour savoir comment se développer aux États-Unis que pour décider s’il faut vendre sa boîte ou faire entrer des investisseurs. « C’est vraiment tous les sujets liés à l’entrepreneuriat » sourit-il.
Deux méthodes, un même moteur : la certitude que l’expérience d’un aîné peut éviter à un cadet des erreurs coûteuses. Patrice Thiry le vérifie sur un sujet précis : le recrutement. « La plus grosse erreur, c’est d’embaucher trop vite et mal. On reçoit de l’argent, on se dit : j’ai vendu un business plan, donc j’embauche vite » explique-t-il. Lui-même s’est trompé sur neuf de ses dix premières embauches. « Ça explique une grande partie des faillites. » C’est précisément ce type de savoir opérationnel, acquis dans la douleur, que la transmission permet de faire circuler.
Le plafond de verre de l’ambition
Sur un point, les trois entrepreneurs se rejoignent sans ambiguïté : le déficit d’ambition reste le principal frein des jeunes fondateurs français. Patrice Thiry en a fait un marqueur de sélection. En cinq ans et près de quatre cents entretiens, il identifie à peine une dizaine de candidats capables de formuler précisément leur vision. « Tous les autres, c’est : je veux faire un produit sympa que mes clients aiment bien. » Et ceux qui sortent du lot partagent un trait commun : ils sont passés par les États-Unis ou l’Angleterre, dans le cadre d’un échange ou d’un stage. « Déjà là, tu as une zone d’aiguillage nette » note le fondateur de Tomcat.
Arthur Waller partage ce constat : pour lui, c’est "une question de rêver plus loin" d’oser « aller se battre à plus ou moins égal avec les Américains. » Guillaume Moubeche, lui, pointe un problème systémique. « En France, on a un système qui nous crée énormément de barrières et de croyances limitantes. Alors qu’aux États-Unis, le système est fait de façon à encourager les gens à être ultra-ambitieux. » Et d’ajouter : «l’échec n’est pas vu comme quelque chose de négatif aux États-Unis. On a tendance à l’encourager parce qu’au moins, tu as essayé. »
Le rapport au risque est l’autre angle mort. Patrice Thiry observe que la quasi-totalité des entrepreneurs qu’il accompagne acceptent la première offre de rachat. « Vous avez souffert pendant cinq ans. Ça y est, vous êtes en train de décoller. Et justement parce que vous décollez, il y a une boîte qui vient vous racheter pas cher. Et vous donnez le bébé pas cher » déplore-t-il. La réponse des fondateurs est invariablement la même : « J’en ai parlé à mes parents, à ma femme, à ma copine. Ils m’ont dit : fais-le. » Un réflexe culturel que la transmission peut contribuer à désamorcer, en décomplexant les fondateurs sur la prise de risque et en leur montrant, par l’exemple, qu’il est possible de viser bien plus grand.
Un écosystème à la croisée des chemins
Dans la Silicon Valley, la transmission entre générations d’entrepreneurs est un réflexe. En France, c’est encore une exception. « En France, on n’y est pas encore » reconnaît Patrice Thiry. Son chiffre est éloquent : Tomcat reçoit chaque année 2 000 candidatures de startups, mais pas 2 000 propositions d’aide d’entrepreneurs établis. Environ deux cents participent aujourd’hui à l’effort de transmission. « Mon rêve, c’est qu’on soit très vite à 1 000. »
Pourtant, le moment est propice. La French Tech a produit, en vingt ans, suffisamment de réussites pour alimenter ce mouvement. Guillaume Moubeche le confirme : « ça n’a jamais été aussi facile de lancer un business » estime-t-il, en soulignant l’accélération permise par l’IA. Mais il nuance aussitôt : « ça n’a aussi jamais été aussi facile de ne rien faire toute la journée. » Dans un monde où les outils sont accessibles à tous, c’est le regard d’un pair qui a déjà traversé les mêmes épreuves, le conseil qui évite l’embauche fatale, le déclic qui pousse à ne pas vendre trop tôt, qui peuvent encore faire basculer une trajectoire.
Les résultats sont là. Najar, Abby, Mendo : ces startups sont arrivées chez Tomcat avec quelques milliers d'euros de chiffre d’affaires mensuel. Elles pèsent aujourd’hui plusieurs millions. « On les a beaucoup aidées. Et on continue à les accompagner » souligne Patrice Thiry.
L’écosystème français a désormais les moyens de faire de la transmission un réflexe, et non plus un geste isolé. Encore faut-il que ceux qui ont réussi acceptent de remettre les mains dans le moteur. Comme le résume Guillaume Moubeche : « les fondamentaux en business seront toujours les mêmes. C’est toujours basé sur une chose : la confiance. » La transmission, c’est peut-être d’abord cela : un acte de confiance entre générations.