Du 16 au 20 mars, Paris s’est imposée comme le point de rencontre de la deeptech européenne. Pour Bpifrance, qui orchestre cette première European Deeptech Week, l’enjeu est clair : transformer une excellence scientifique réelle en puissance industrielle et technologique. L’institution rappelle que 410 startups deeptech ont été créées en France en 2025, que la filière a levé 4,1 milliards d’euros, et que 72 % de ces levées concernent désormais des technologies stratégiques, du spatial à l’IA en passant par les semi-conducteurs et l’énergie.
Chez les investisseurs comme chez les fondateurs, la définition du secteur ne laisse guère de doute. « La deeptech, c’est une rupture technologique difficile à craquer, avec des investissements qui interviennent à des niveaux de maturité technologique encore très en amont. Ce sont des projets qui ne sont pas à la portée de tout le monde, avec souvent une longue phase de R&D en laboratoire et des fondateurs issus du monde académique, souvent titulaires d’un PhD. », résume Sebastien Lefebvre, AI Investor chez Elaia.
La souveraineté n’est plus un sous-texte
Ce qui frappe dans les échanges, c’est le changement de statut de la deeptech. Il ne s’agit plus seulement d’innovation, mais de sécurité, de défense, d’autonomie productive et de contrôle des chaînes de valeur.
« Le contexte international est évidemment plus tendu, et chacun cherche à se doter de technologies capables de créer une forme de supériorité stratégique, décrit Sebastien Lefebvre. Mais notre métier reste d’investir dans les technologies les plus prometteuses, pas de courir après les modes dictées par le contexte. Il faut garder la tête froide. »
Même constat dans le spatial. Pour Jean-Luc Maria, cofondateur et DG d’Exotrail, « ces sujets sont souvent abordés sous un angle national parce qu’ils touchent à des enjeux très souverains, mais peu de pays ont, seuls, la capacité de porter durablement ce type d’ambition. Il faut donc penser à la fois national et européen. »
Charles Beigbeder, président du fonds Audacia, pousse le raisonnement plus loin : « La dissuasion nucléaire fonctionne, mais nous avons oublié qu’il fallait aussi une dissuasion conventionnelle. » Et dans un contexte géopolitique et commercial aujourd'hui plus que tendu, l’urgence agit comme un accélérateur : « Pour les startups, c’est paradoxalement une période intéressante : l’urgence permet de tester, d’échouer, d’itérer plus vite, et donc d’accélérer l’émergence des acteurs de la défense. »
Le vrai mur reste le passage à l’échelle
Un même diagnostic revient systématiquement dans les échanges : la recherche européenne tient son rang, mais le Vieux continent peine toujours à transformer ses percées en champions de taille mondiale.
« On voit émerger des exemples comme Proxima Fusion, donc l’accélération est réelle, raconte Sebastien Lefebvre. La recherche européenne est de niveau mondial, le financement existe aussi, mais ce qui manque encore, ce sont des marchés capables d’absorber ces innovations à grande échelle. »
Jean-Luc Maria formule le même problème avec d’autres mots : « Le besoin d'argent est réel, mais les financements européens restent très fragmentés. Structurellement, nous avons moins de fonds de grande taille. Et surtout, il existe une zone grise entre le capital-risque classique et le capital-croissance, dans laquelle très peu d’acteurs sont réellement positionnés. » Dans le spatial, ajoute-t-il, « c’est frustrant, car les talents sont là ; ce qui manque, c’est la masse critique ».
Charles Beigbeder enfonce le clou sur le late stage : « En Europe, il y a eu énormément de progrès jusqu’aux séries A et B. Mais au-delà, lorsqu’il s’agit de lever plus de 200 millions d’euros en late stage, les choses se compliquent nettement. C’est un diagnostic désormais largement partagé, que l’on retrouve dans les rapports Draghi ou Noyer et Tibi. »
Cette séquence colle à une actualité européenne très fournie. La Commission pousse toujours sa stratégie startup et scaleup, avec un Scaleup Europe Fund censé entrer dans sa phase opérationnelle au printemps 2026. Le 18 mars, elle a aussi officialisé EU Inc., un cadre optionnel censé simplifier la vie des startups à l’échelle du marché unique. Et le 19 mars, les dirigeants européens ont fixé des échéances sur plusieurs dossiers-clés : marché unique, préférence européenne dans les achats stratégiques et Union de l’épargne et de l’investissement.
L’argent ne suffit pas, il faut choisir ses batailles
Ce besoin de financement ne signifie pourtant pas que le capital résout tout. « Dans certains domaines, comme le quantique, injecter davantage de capitaux ne permet pas mécaniquement d’aller plus vite, fait valoir Sebastien Lefebvre. Dans l’IA, bien sûr, les ressources de calcul sont déterminantes et les États-Unis comme la Chine sont engagés dans une course frénétique. Mais là encore, l’argent seul ne suffit pas : sans talents, on n’exécute pas. »
Chez Alice & Bob, Théau Peronnin appelle à un réveil plus politique et plus brutal : « L’Europe a tout pour se refaire dans les technologies de rupture à forte composante scientifique. Nous connaissons tous, intellectuellement, les ingrédients manquants : la priorisation des commandes publiques, le déficit de growth capital, les constats posés par le rapport Draghi. Mais à un moment, il faut arrêter de simplement les énumérer. »
Et d’ajouter : « Moi, je viens défendre le fait qu’il faut y croire, presque avec l’énergie du désespoir. Nous savons depuis longtemps ce qu’il faudrait faire, mais personne n’ose vraiment. Or la crise du Covid a montré qu’en situation d’urgence, l’Europe pouvait agir vite, fort et de manière coordonnée. On sait donc le faire. Il faut maintenant le refaire. »
Le fondateur d’Alice & Bob met aussi en garde contre une erreur d’analyse sur l’IA : « comment utiliser l’IA pour renforcer nos forces, plutôt que pour simplement compenser nos faiblesses ? » Dans le quantique, son alerte est encore plus nette : « Le hardware du compute est un jeu à vainqueur unique et nous avons déjà connu des situations de quasi-monopole pendant vingt ans avec Intel, IBM, puis Nvidia. La prochaine vague pourrait être quantique ».
Là encore, l’actualité donne du relief : l’appel à contributions sur le futur Quantum Act européen est ouvert, avec une adoption toujours prévue en 2026 pour renforcer à la fois la R&D, la capacité industrielle et la résilience des chaînes d’approvisionnement. Et début mars, la française Pasqal a annoncé au moins 340 millions d’euros de financement en vue d’une cotation initiale visée au Nasdaq, avec une préparation en parallèle d’une cotation à Paris.
Une Europe plus fluide pour éviter la fuite des talents
Reste la question centrale : que faire pour que la deeptech européenne ne reste pas un réservoir d’idées pour d’autres marchés ? Pour Sebastien Lefebvre, le débat ne peut pas se réduire à une opposition binaire entre Europe et États-Unis. Le fond du sujet est ailleurs : comment construire un espace plus fluide pour les startups, les talents, les clients et les capitaux.
Jean-Luc Maria fixe lui aussi une ligne claire : « il faudrait que les capitaux européens restent majoritaires dans les entreprises stratégiques, tout en laissant de la place à des financeurs non européens, car la réalité est aussi celle d’un développement qui dépasse le seul marché européen. »
Charles Beigbeder, lui, rappelle l’ampleur de la contradiction européenne : « En Europe, nous avons environ 35 000 milliards d’euros d’épargne, mais seulement 10 % sont investis en actions. » Tant que cette équation ne sera pas corrigée, l’écosystème restera sous-capitalisé face aux États-Unis.
Et Théau Peronnin signe sans doute la formule la plus brutale de cette Deeptech Week : « Tant que le capital en Europe servira surtout à faire vivoter des acteurs de taille moyenne, les financeurs continueront de préférer les États-Unis. À la fin de la journée, l’Histoire ne retient que l’audace. Nous sommes à un carrefour, et il faut accepter de prendre des risques. »
Au fond, c’est peut-être cela que révèle cette European Deeptech Week : l’Europe n’a plus vraiment un problème de diagnostic. Elle a désormais un problème d’exécution.