Dans beaucoup d’entreprises, l’histoire se répète. La direction achète quelques licences ChatGPT, Gemini ou Copilot, annonce en réunion que “l’IA devient stratégique”, puis espère que les usages vont naturellement se diffuser dans les équipes. Et s’il y a toujours quelques collaborateurs plus curieux pour saisir l’opportunité, s’amuser à tester des prompts et gagner en productivité sur certaines tâches, la plupart des équipes regardent cela de loin, parfois avec scepticisme, parfois avec inquiétude, et souvent sans vraiment comprendre ce qu’on attend d’eux.
Résultat : six mois plus tard, le constat est le suivant : l’outil existe, mais la transformation attendue n’a pas eu lieu. Est-ce la faute des équipes ? Tifany Clemenceau, qui a cofondé en 2025 l’agence Eria avec Melvin Duveau, n’en est pas persuadée. Pour elle, il s’agit avant tout d’un problème de diffusion de la culture IA en interne.
Pourquoi choisir des outils IA pour ses équipes ?
La première question que l’on pourrait se poser, est de savoir pourquoi donner à son équipe l’accès à des outils, lorsque ces derniers sont pour la plupart accessibles gratuitement ? Parce que même les entreprises qui pensent pouvoir “attendre avant de se lancer” sont en réalité souvent déjà confrontées au sujet.
Dans le secteur, on parle de “shadow IA”. Ce terme définit les salariés qui utilisent déjà ChatGPT ou d’autres outils similiaires avec des données de l’entreprise, sans validation officielle ni règles précises - et donc, avec des risques importants, entre autres quant à la confidentialité des données. Ce phénomène est loin d’être marginal, puisque selon une étude du Boston Consulting Group, plus de la moitié des collaborateurs utilisent des outils alternatifs lorsque l’entreprise ne fournit pas de solution adaptée.
Il est essentiel, donc, de s’intéresser aux outils et d’en proposer. Mais cela, nous l’avons dit, ne suffit pas.
Le piège du “on vous a donné l’outil, débrouillez-vous”
“Le vrai enjeu aujourd’hui, c’est de réussir à transformer les habitudes de travail de toute une entreprise”, résume ainsi Tifany Clemenceau. Il s’agit de créer un environnement dans lequel les collaborateurs comprennent pourquoi ils utilisent l’IA, dans quels cas elle peut les aider concrètement et, surtout, comment l’intégrer naturellement à leur quotidien.
“Une direction qui dit : ‘vous avez tous Gemini maintenant, utilisez l’IA’, sans formation ni temps dégagé pour expérimenter, ça ne fonctionne pas”, observe l’experte.
Entre le fait de découvrir un outil avec curiosité et celui de modifier durablement sa manière de travailler, il y a un fossé. Ce, d’autant que les équipes sont rarement accompagnées sur les questions les plus importantes : qu’a-t-on le droit de partager ? Quels outils utiliser ? Quels gains cherche réellement l’entreprise ? Comment éviter les erreurs ? Où commence l’automatisation, et où s’arrête-t-elle ?
En l’absence de cadre clair, les collaborateurs avancent seuls, avec un certain nombre d’incompréhensions et de frustrations.
Les usages ne descendent pas du COMEX
Dans son livre blanc Ère IA, le guide de déploiement IA en entreprise, publié le 3 juin, l’agence Eria s’appuie sur les retours d’expérience de dix scale-ups françaises ayant dépassé les 80% d’adoption IA, parmi lesquelles Qonto, Doctolib, PayFit ou encore Malt.
D’autres constats en émergent, parmi lesquels celui-ci : la direction peut impulser la dynamique, financer les outils et fixer un cap, mais les cas d’usage pertinents émergent presque toujours du terrain.
“Les dirigeants ne savent pas exactement ce qui se passe dans chaque métier au quotidien. Les besoins réels viennent des équipes.” C’est d’ailleurs souvent à cet endroit que les projets IA se bloquent. Lorsqu’une entreprise choisit des solutions avant même d’avoir identifié les problèmes concrets à résoudre, l’IA devient rapidement un gadget imposé d’en haut. Les équipes peinent alors à voir l’intérêt réel des outils qu’on leur demande d’utiliser.
À l’inverse, les entreprises qui avancent le plus vite sont celles qui laissent les collaborateurs expérimenter eux-mêmes, identifier les tâches répétitives qui leur font perdre du temps et partager ensuite leurs découvertes avec le reste de l’organisation.
Les formats sont parfois simples à mettre en place : un café IA hebdomadaire, des démonstrations internes, quelques minutes dédiées lors de réunions d’équipe aux retours d’expérience, des ateliers, etc.
L’objectif n’est pas de transformer tous les salariés en experts du prompting, mais plutôt de créer ce que Tifany Clemenceau appelle “un terreau fertile à la discussion”, où l’usage de l’IA devient progressivement normal, visible et collectif.
A noter à ce sujet que “Faire une journée de formation, c’est un bon début. Mais croire qu’ensuite l’entreprise est transformée, c’est faux”, souligne Tifany Clemenceau. Les usages et les outils d’intelligence artificielle évoluent en permanence. Une transformation culturelle aussi profonde que celle-ci ne fonctionne jamais en “one shot” : elle implique un véritable engagement, sur le long terme.
Gérer la peur de ses équipes face à l’IA
Il est aussi important, souligne le rapport de l’agence Eria, de ne pas négliger les tâtonnements de ses équipes sur l’IA. Car derrière des questions en apparence techniques, ou ce que l’on pourrait prendre pour un manque d’entrain, se cachent souvent des inquiétudes plus profondes… et légitimes. Celle, par exemple, de perdre en valeur, ou que son poste ne soit peu à peu remplacé par l’IA, ou simplement, la peur d’un changement trop rapide, trop grand.
“Quand les collaborateurs ne comprennent pas pourquoi on leur impose l’IA, c’est là qu’on observe les plus fortes résistances”, note à ce titre Tifany Clemenceau. Pour elle, la question du “pourquoi” doit donc arriver avant toutes les autres. Pourquoi l’entreprise déploie-t-elle l’IA ? Quels objectifs poursuit-elle ? Comment cette transformation aide-t-elle réellement les équipes et les clients ? Tant que ces réponses ne sont pas formulées clairement, les outils restent perçus comme une injonction supplémentaire.
Les entreprises les plus avancées prennent le temps d’expliquer leur vision de manière transparente, non pas en promettant une révolution abstraite, mais en “montrant concrètement ce que l’IA permet d’améliorer dans le travail quotidien”.
Une approche par strates pour diffuser l’IA
Concrètement, l’agence Eria préconise une approche très progressive : poser d’abord les fondations (une vision IA, une gouvernance, les exigences sur la sécurité des données), puis créer un premier déclic collectif avant de diffuser les usages dans le temps.
Cela peut se faire via des “champions IA” internes, c’est-à-dire des salariés déjà convaincus, souvent pédagogues, qui aident leurs collègues à adopter progressivement les outils. Il faut en parallèle identifier des profils plus techniques, que l’on appellera les “builders”, chargés de concevoir les assistants IA utilisés ensuite par le reste des équipes. Tifany Clemenceau se veut rassurante : “On n’aura jamais 100% des collaborateurs qui créent des agents IA, et ce n’est pas nécessaire. Mais c’est important que chacun comprenne le fonctionnement d’un agent IA pour l’adopter dans son quotidien.”
Déployer une stratégie IA pour améliorer l’attractivité de son entreprise
Vous hésitez encore malgré tout à déployer l’IA en interne, et à assurer cette transformation profonde ? Méfiez-vous, car comme le souligne l’experte, il s’agit désormais d’une véritable attente de la part des salariés. “Ils veulent que leur entreprise les aide à monter en compétences sur l’IA, car cette dernière devient un vrai facteur d’employabilité, souligne-t-elle. Des employés viennent nous voir en disant : mon entreprise ne me forme pas et j’ai peur d’être dépassé.”
Le sujet va ainsi bien au-delà de la simple productivité. Il touche à la marque employeur, à l’attractivité et à la rétention des talents d’une firme. A mesure que les usages se diffusent, les collaborateurs évaluent aussi leur entreprise sur sa capacité à les préparer aux nouvelles méthodes de travail.
Celles qui ignorent le sujet prennent un risque double : perdre en efficacité aujourd’hui, et devenir moins attractives demain…