L’intelligence artificielle s’impose désormais comme un sujet de campagne. Après la décision américaine visant à restreindre l’accès aux derniers modèles d’Anthropic pour les ressortissants étrangers, plusieurs responsables politiques français ont réagi en alertant sur la dépendance technologique européenne. Ancien Premier ministre, fondateur du mouvement Horizons, maire du Havre et candidat à l’élection présidentielle, Édouard Philippe a lui aussi appelé l’Europe à se réveiller, en rappelant qu’elle ne maîtrisait aujourd’hui «ni les modèles, ni le calcul».

Interrogé par Maddyness, il revient sur son rapport personnel à l’IA, après avoir reconnu en faire un usage encore limité dans le podcast «Génération Do It Yourself», une déclaration qui avait suscité quelques critiques de la part de certaines personnalités de l'écosystème. Il détaille aussi ses premières propositions sur le financement des champions européens, la régulation, l’emploi, la formation et la transformation de l’État.

Pour lui, l’IA n’est plus seulement un sujet technologique, mais un enjeu de puissance, de prospérité et de liberté.

MADDYNESS – Après la décision américaine visant Anthropic, vous avez écrit qu’une infrastructure dont nous ne maîtrisons «ni les modèles, ni le calcul» est une infrastructure que d’autres peuvent débrancher. Concrètement, que faudrait-il faire pour que l’Europe ne soit pas seulement dépendante des décisions de Washington en matière d’IA ?

ÉDOUARD PHILIPPE – Comme en matière d’accès à l’espace, ou à la dissuasion nucléaire, si l’Europe veut être indépendante elle doit avoir son propre accès à des modèles à la frontière et la capacité de calcul qui va avec. Pour cela il faut soutenir nos champions européens des modèles, Mistral en tête, notamment par la commande publique. Et en matière de calcul, il faut accélérer. Nous avons des infrastructures de niveau mondial avec le GENCI, Jean Zay et demain Alice Recoque. Mais nous devons aller plus loin.

L’Europe doit devenir une super puissance du calcul avec la mise en réseau de ses supercalculateurs, des investissements dans le quantique et l’objectif de doubler notre capacité à horizon 5 ans. Le secteur privé doit aussi jouer son rôle pour faire une la France une superpuissance du calcul. Notre pays a la chance historique d’être le pays le plus attractif d’Europe en la matière, il ne faut pas enrayer cette dynamique.

Quand on vous parle d'IA, qu'est-ce qui vous vient en premier à l'esprit ?

Je suis maire d’une grande ville portuaire. Je suis passionné par les infrastructures. C’est comme ça que je vois l’IA. Comme une infrastructure critique de l'économie, au même titre que l'électricité ou Internet. Au XIXe siècle, la puissance se mesurait au charbon. Au XXe, au pétrole et au nucléaire. Au XXIe, elle se mesurera à la puissance de calcul. Il s’agit de se préparer pour un monde où l'IA sera toujours plus performante, plus efficace, plus autonome.

Les modèles d’IA sont maintenant capables de produire une part considérable du code des entreprises et de résoudre des problèmes mathématiques datant de près d’un siècle. En médecine, l’IA est capable de jouer un rôle central dans la découverte de nouveaux médicaments, de l'identification des cibles jusqu'à l'optimisation des essais cliniques. Des modèles spécialisés en droit analysent la jurisprudence en temps réel. C’est une transformation d'une rapidité inédite de la connaissance et du travail

L’ambition française est d’être dans la course. Nous devons être à la frontière technologique en IA. Notre souveraineté en dépend. Nous ne pouvons pas être de simples consommateurs d’une IA entraînée et contrôlée ailleurs. Historiquement, les pays qui se sont tenus à l’écart d’une révolution technologique ont été déclassés au plan économique et dominés au plan géopolitique.

«Arrêtons la comédie de la posture permanente !»

Vous avez récemment expliqué dans le podcast «Génération Do It Yourself» d’utiliser l’intelligence artificielle de manière assez limitée, presque anecdotique. Comprenez-vous que cette phrase ait pu surprendre, voire inquiéter une partie de l’écosystème tech français ?

Arrêtons la comédie de la posture permanente ! J’utilise l’IA comme les Français. Je prompte, je tâtonne, j’apprends, parfois je me plante. Je ne prétends jamais tout savoir. Je ne prétends pas être médecin quand je parle de santé ou ingénieur nucléaire quand je parle d’énergie. Je ne vais pas prétendre être ingénieur en intelligence artificielle. Ce n’est pas ce que les Français attendent d’un président de la République.

Ils attendent quelqu’un de curieux, qui s’entoure des bonnes personnes, qui écoute ceux qui savent et qui prend les bonnes décisions avec comme seule boussole l’intérêt général et la puissance de la France. Je vais continuer à rencontrer ceux qui transforment notre économie, à essayer de comprendre les bouleversements en cours, avec humilité et à ma place.

Oui, mais comprenez-vous qu’un responsable politique de premier plan ne puisse pas se permettre d'avoir un rapport distant à l’IA, alors que cette technologie transforme déjà l’économie, l’éducation, la santé, la défense et le travail ?

Mon rôle est de fixer un cap, de mobiliser des moyens et de protéger notre liberté. De Gaulle a créé le Commissariat à l'énergie atomique et le Centre spatial guyanais, mais il n’était ni physicien nucléaire ni ingénieur aérospatial. Ce qu’on attend d’un chef d’Etat, ce n'est pas qu'il soit le meilleur technicien du pays, mais de comprendre ce qui est en train de changer le monde et de donner à la France les moyens d'y prendre toute sa place. L’IA n'est plus qu’un sujet de spécialistes : c'est une question de pouvoir, de prospérité et de liberté. C’est une question politique. Et ça, c’est mon domaine.

«L'audition d'Arthur Mensch fait écho à l’encyclique de Léon XIV»

L’audition récente d’Arthur Mensch à l’Assemblée nationale a été remarquée, notamment parce que peu de députés étaient présents. Est-ce le symptôme d’un retard politique français sur l’IA ?

Il y aura un avant et un après. Pour la première fois, un entrepreneur français de l’IA tire la sonnette d’alarme en utilisant des mots politiques, ceux qui structurent ma campagne : perte de souveraineté, déclassement, puissance. Cette audition fait écho à l’encyclique de Léon XIV, qui a lui utilisé les mots de la morale et de la foi pour parler de l’IA. Dans deux registres différents, Arthur Mensch et Léon XIV illustrent la spécificité de la révolution de l’IA : elle n’est pas seulement technologique, mais aussi politique et morale. Dans ce contexte, l’Europe fait face à son destin.

«Si je suis élu, je lancerai un grand plan de transformation numérique des services publics par l’IA»

Vous avez été Premier ministre. Si vous êtes élu président de la République quelles seront vos priorités absolues en matière d’IA ?

Déjà en 2017 quand j’étais Premier ministre, je voyais bien qu’il commençait à se passer quelque chose autour de l’IA. Quelques mois après mon arrivée, j’ai d’ailleurs confié une mission à Cédric Villani, qui a préfiguré la stratégie nationale de la France sur l’IA. Depuis, ce mouvement tectonique pressenti s’est largement confirmé et l’IA devra être au cœur du projet du prochain président de la République.

Première priorité, assurer la souveraineté et la liberté de la France et de l’Europe à l’ère de l’IA. La suspension des modèles les plus puissants d’Anthropic par l’administration Trump est un signal d’alerte : si nous voulons rester maîtres de avenir, nous devons développer une infrastructure européenne souveraine. La souveraineté, ce n’est pas l’isolationnisme, c’est la capacité à rester libre de nos choix sur les segments critiques d’une chaîne de valeur.

Deuxième priorité, adapter notre société à la révolution de l’IA, en particulier à l’école et sur le marché du travail. Je sens monter une inquiétude légitime chez nombre de Français, notamment les parents et les jeunes diplômés. Je veux adapter notre système d’enseignement, de recrutement et de reconversion, en lien avec les partenaires sociaux, pour que chaque Français trouve sa place dans ce nouveau monde.

Troisième priorité, mettre l’État au niveau. Si je suis élu, je lancerai un grand plan de transformation numérique des services publics par l’IA en créant un CTO public en charge de l’architecture d’ensemble et de l’achat des meilleures solutions françaises et européennes. Les grandes puissances s’y mettent déjà ! Les tribunaux chinois sont en train de généraliser le recours à l’IA en tant qu’assistant juridique, ce qui a déjà permis aux juges concernés par l’expérimentation de traiter 50 % d’affaires en plus par rapport à l’année dernière. Un État transformé par l’IA, ce sont des services publics plus efficaces, moins d’agents derrière un bureau et plus de fonctionnaires sur le terrain, professeurs, juges ou policiers. Tout le monde sera gagnant.

La France dispose de chercheurs, d’ingénieurs et de startups très reconnus dans l’IA. Qu’est-ce qui lui manque encore pour faire émerger des champions mondiaux ?

La France dispose déjà d’entreprises remarquables comme OVHcloud ou Mistral AI, ou encore Gradium et Quandela. Nous pouvons être fiers de ce que nous avons accompli et notre positionnement en Europe est très favorable. Mais nous devons faire beaucoup mieux. D’abord, nous devrions ouvrir un accès préférentiel et rapide pour les  acteurs nationaux et européens à notre énergie décarbonée. Définissons de nouvelles règles de raccordement au réseau électrique et des procédures d’autorisation facilitées inspirées des «AI Growth Zones britanniques».

Voilà plusieurs années que j’appelle aussi à massifier notre production d’ingénieurs, aujourd’hui de 40 000 par an, pour la porter à 100 000 à la fin du prochain quinquennat. Pour les retenir en France, nous devrons être plus compétitifs sur le coût du travail qualifié. Le modèle actuel est absurde, car il conduit à utiliser le CIR comme subvention à l’ingénierie plutôt que de nous attaquer au vrai problème de fond : le poids de notre modèle social. La recherche scientifique, qui est une des forces de la France, est aussi un levier incontournable.

La plupart des fondateurs des laboratoires d’IA sont des chercheurs de formation : Arthur Mensch, Dario Amodei, Demis Hassabis, Yann LeCun. Des écosystèmes universitaires comme celui du Sky Computing Lab de Berkeley montrent qu’une recherche d’excellence donne naissance à des entreprises d’IA de premier plan et à des outils qui deviennent centraux dans l’infrastructure mondiale de l’IA. Nous devrons investir massivement dans la recherche publique et privée. Ce qui pose la question du financement.

«Tout l’enjeu de notre souveraineté consiste à conserver la valeur produite par l’IA sur notre sol en développant notre propre infrastructure»

Faut-il mobiliser davantage l’épargne européenne, notamment via des fonds de pension, pour financer les champions français de l’IA à la hauteur des géants américains ?

Les Européens sont assis sur une épargne abondante de l’ordre de 35 000 milliards d’euros, dont entre un quart et un tiers finance l’économie américaine. L’IA renforce ce transfert de richesse vers l’autre rive de l’Atlantique. Les hyperscalers américains transforment notre travail (qu’ils automatisent), notre énergie et nos contenus en capital américain. Tout l’enjeu de notre souveraineté consiste à conserver la valeur produite par l’IA sur notre sol en développant notre propre infrastructure : à l’ère de l’IA, ce sont ceux qui possèdent les modèles et les infrastructures qui captent les profits. Moi je veux que la richesse créée par l’IA bénéficie aussi aux Français.

Pour cela, il faut investir massivement. Cela passe notamment par des fonds de pension profonds et performants, que je m’engage à mettre en place en France : la capitalisation sera au cœur de ma réforme des retraites. Mais aussi par des instruments d’épargne nouveaux qui permettront de mobiliser l’épargne dormante des Français, comme un «livret capital France» qui permettra d’investir dans des acteurs nationaux de l’innovation. Au niveau européen, seule une véritable union des marchés de capitaux permettra d’avoir l’infrastructure de financement nécessaire pour assumer la compétition mondiale.

Beaucoup d’entrepreneurs de l’IA estiment que l’Europe régule plus vite qu’elle n’innove, notamment avec l’AI Act, qu’ils jugent pénalisant. Est-ce un risque réel ?

Malheureusement oui. Sur beaucoup de sujets, l’Europe entre par le prisme de la régulation. C’est particulièrement le cas sur les sujets numériques. Avec un paradoxe : sur les véritables questions où on l’attend, comme sur la lutte contre la pédocriminalité en ligne ou les ingérences étrangères, elle est en retard. Sur le reste, nous avons créé un maquis de normes (AI Act, DSA, DMA, RGPD, Data Act…) qui a pour effet d’avantager les grands acteurs installés au détriment des nouveaux entrants européens.

Je propose que l’on poursuive le chantier de simplification afin de remettre à plat le cadre juridique européen applicable à l’IA. Mais simplification ne veut pas dire absence totale de régulation : nous devons conserver une IA transparente, démocratique, éthique qui est la marque de l’identité européenne, avec une attention particulière à la protection des enfants et des jeunes. Nous devrons également trouver un équilibre entre l'innovation et la protection de la création, de la connaissance et de la propriété intellectuelle.

Pour trouver cet équilibre, la France doit avoir les moyens de développer davantage ses propres capacités d'évaluation des modèles à la frontière comme ont su le faire par exemple les britanniques. L’enjeu est par exemple de comprendre ce que le déploiement de ces modèles implique pour nos industries critiques, nos infrastructures de santé ou financières.

Sur l’emploi, faut-il parler d’un risque de destruction massive ou d’une transformation profonde des métiers ?

Les travaux de Philippe Aghion nous rappellent une réalité simple : les grandes vagues d'innovation créent de la richesse, mais elles génèrent aussi des gagnants et des perdants. Je regarde avec attention les débats sur cette question de l’emploi. Je constate qu’entre les positions de Sam Altman, Jensen Huang ou Daron Acemoglu, il n’y a pas de réel consensus sur le «AI Jobs Apocalypse». Les remontées que j’ai au niveau français s’orientent plutôt pour l’instant vers un surcroît de recrutements liés à l’IA que des destructions nettes.

Mais je reste très prudent. Il est indéniable que l’IA va conduire à des suppressions d’emplois et des transferts massifs entre les secteurs. Je dis aux Français qui ont peur de perdre leur emploi et aux jeunes diplômés qui ont peur de ne pas en trouver : vous êtes irremplaçables. L’IA remplacera des tâches, pas vous. J’instaurerai un « droit à la reconversion » pour les métiers menacés et je lancerai une réforme massive pour mieux piloter notre système de formation en fonction des besoins de l’économie et adapter la pédagogie : plutôt qu’un technicien isolé, un ingénieur, demain, sera un manager d’agents IA. Et ça, ça s’apprend.

«Jamais je ne transigerai avec le risque de vassalisation»

Face aux États-Unis et à la Chine, l’Europe peut-elle encore jouer un rôle central dans l’IA, ou doit-elle accepter d’être principalement un marché et un régulateur ?

L’Europe a tout pour réussir : des talents, de l’énergie, des créateurs, un marché. Elle a aussi une voix spécifique à porter dans le débat mondial sur la nature de l’IA et son rapport à l’Homme. Mais pour peser, elle doit passer à l’échelle et accepter de parler le langage de la puissance. Pour cela, elle doit utiliser à plein le levier de la commande publique, comme l’ont fait les Etats-Unis et les Chinois, avec un Buy European Tech Act et des marchés technologiques européens permettant à des collectivités d’entreprises de tous les Etats membres de grouper leurs achats technologiques, en matière d’IA, mais aussi de véhicule autonome ou de cyber. Elle doit simplifier son droit.

Et elle doit investir dans toute la chaîne de valeur de l’IA, y compris dans les semi-conducteurs et les puces. Construire un TSMC européen me semble une urgence stratégique, et en attendant nous devons soutenir des logiques d'écosystème dont le rapprochement stratégique entre Mistral et ASML est un parfait exemple.

Sam Altman, Elon Musk ou Mark Zuckerberg investissent des sommes considérables dans la course à la superintelligence. Est-ce que cela vous inquiète de voir des acteurs privés concentrer une telle puissance technologique ?

Je suis inquiet de tout ce qui pourrait, un jour, contraindre la liberté de la France et des Français. C’est un autre sujet, mais regardez en Ukraine, où j’étais il y a quelques jours, le poids qu’Elon Musk a acquis sur la sécurité du pays avec le monopole de Starlink sur les communications tactiques de l’armée.

Regardez la récente décision de l’administration Trump sur Anthropic. Quand des individus ou des États acquièrent un monopole sur des formes avancées d’intelligence artificielle, c’est notre liberté et nos valeurs qui sont en jeu. Jamais je ne transigerai avec le risque de vassalisation. La France doit se donner les moyens de leur liberté. C’est, encore une fois, le sens de ma candidature à l’élection présidentielle.