En quelques mois, l’IA est devenue un critère central dans les due diligences. Les fonds ne se contentent plus d’évaluer la technologie des cibles : ils doivent désormais mesurer leur résilience face à un marché en recomposition permanente. Le cabinet de conseil Singulier, qui accompagne de nombreux fonds sur ces sujets, a développé une grille de lecture qui place l’IA au cœur de l’analyse stratégique.

L’IA n’est plus un sujet technique : c’est un prisme stratégique

Pour Mathieu Ferel, co-fondateur de Singulier, le changement s’est opéré rapidement. « On est passé d’une approche très tactique, qui se limitait à vérifier si la société était “AI ready”, à une prise de conscience beaucoup plus forte sur les enjeux de marché et les risques de disruption », explique-t-il. Ce glissement reflète un constat partagé par l’ensemble du secteur : aucun marché n’échappe désormais à l’impact potentiel de l’IA.

La question n’est plus celle du lancement de cas d’usage, mais celle de la soutenabilité du modèle économique dans un environnement où des entrants « native AI » peuvent accélérer les disruptions de marché. « Sur beaucoup d’industries, des questions de fond émergent : la croissance du marché peut-elle ralentir ? La chaîne de valeur peut-elle être redistribuée ? L’actif est-il réellement protégé ? », observe-t-il.

Pour aider les fonds à y voir clair, Singulier les aide à structurer des due diligences IA capables d’aller bien au-delà des audits technologiques classiques. Le premier volet consiste à analyser la sensibilité du marché à l’IA et le second, à comprendre si l’actif est réellement capable de réagir, ce qui suppose d’examiner la technologie, la data, mais aussi la culture et le leadership. Vient ensuite une estimation chiffrée des risques et opportunités. 

Dans un univers où les LPs posent de plus en plus de questions sur le positionnement des portefeuilles, cette grille de lecture devient indispensable. Si les acteurs du private equity ont déjà généralisé ces approches, cela reste plus hétérogène chez les fonds de growth et VC. « Certains fonds continuent de demander uniquement un diagnostic tech. On les alerte, car cela ne suffit plus dans un marché qui bouge aussi vite », insiste Mathieu Ferel.

Après l’investissement, un travail de transformation en profondeur

Le sujet ne se limite pas aux acquisitions, il concerne aussi les participations qui étaient détenues avant la vague IA. « Beaucoup de participations n’étaient déjà pas très matures sur le digital et la data et maintenant, il faut ajouter l’IA », rappelle Mathieu Ferel. 

Singulier intervient alors pour structurer la démarche. Tout commence par une remise à plat des process de l’entreprise afin de comprendre où l’IA peut créer de la valeur. Les équipes identifient ensuite les cas d’usage prioritaires, et analysent les conditions nécessaires pour qu’ils aboutissent réellement : une architecture technologique adaptée, une data de qualité, des équipes capables d’opérer différemment et un dirigeant prêt à assumer le changement. « L’IA, c’est un peu ce qu’a été le digital il y a quinze ans. La question n’est pas de savoir s’il faut recruter un Chief AI Officer, mais plutôt : est-ce que le CTO est AI native ? », illustre-t-il.

Cette réflexion touche aussi l’horizon de sortie. Les fonds doivent désormais intégrer une perspective à cinq ans dans leur prise de décision, ce qui complexifie la lecture. « Prenons l’exemple de la traveltech. Aujourd’hui, on se demande comment des agents IA pourraient redistribuer la chaîne de valeur. La vraie question, devrait-être, si je crée un agent IA dans la traveltech : qui va m’acheter cette société dans cinq ans et sur quelle thèse ? », explique Mathieu Ferel. L’agilité du dirigeant, sa capacité à faire évoluer l’offre et à nouer les bons partenariats deviennent alors déterminantes.

Préparer les dirigeants à un univers qui évolue sans cesse

En effet, derrière les matrices d’analyse et les projections financières, un même principe guide les missions menées par Singulier : la robustesse d’un actif dépend autant de sa technologie que de la capacité de ses dirigeants à s’adapter. « On ne peut pas prédire précisément comment une industrie va évoluer », reconnaît volontiers Mathieu Ferel. « En revanche, on peut évaluer la capacité des fondateurs à réagir très vite, à faire évoluer leurs offres et à transformer leur organisation. Aujourd’hui, c’est un critère clé de robustesse », poursuit-il.

Cette exigence explique pourquoi tant de projets IA échouent. « Beaucoup d’études montrent que la majorité des initiatives IA n’aboutissent pas. Ce n’est pas parce que les cas d’usage sont mauvais, mais parce que le change management n’est pas traité assez sérieusement. L’IA n’est pas un énième outil à implémenter, c’est une transformation de fond », insiste-t-il.

À mesure que l’IA rebat les cartes, les fonds qui parviennent à intégrer pleinement cette logique seront mieux armés pour naviguer dans un paysage qui se transforme sous leurs yeux. Pour Singulier, c’est précisément là que se joue la nouvelle frontière du conseil : aider investisseurs et dirigeants à garder un temps d’avance dans un univers où l’incertitude n’est plus l’exception, mais la règle.