Dans la foulée de sa levée de fonds de 38 millions de dollars annoncée fin 2024, la startup française Aqemia a rapidement ouvert un bureau à Londres. Un an plus tard, celui-ci accueille déjà 15 personnes sur les 70 collaborateurs que compte l’entreprise des deux côtés de la Manche. 

Pour cette deep tech qui a levé au total plus de 100 millions de dollars pour développer une plateforme d'intelligence artificielle destinée à la découverte de médicaments, cette implantation au Royaume-Uni s’est présentée comme une évidence. “La Grande-Bretagne, et Londres en particulier, sont un des hubs mondiaux des sciences de la vie et des biotech, très complémentaire avec l’écosystème français”, estime Maximilien Levesque, co-fondateur et CEO de l’entreprise. Aqemia a d'ailleurs pris part à des initiatives organisées par le gouvernement britannique; comme à London Tech Week en juin dernier au côté de l'ancienne Ministre pour l'Investissement, ou plus récemment lors des Franco-British Trade & Investment Awards où l'entreprise a été récompensée dans la catégorie IA.

Les institutions de recherche les plus avancées au monde 

Cette attractivité ne doit rien au hasard : elle repose sur un terreau unique, construit de longue date. “Le Royaume-Uni dispose d'une maturité d'écosystème en life science qui n'existe nulle part ailleurs en Europe”, analyse Simon Turner, partner du fonds spécialisé Sofinnova Partners où il pilote la stratégie “Digital Medicine”.  

De fait, que ce soit à Oxford, Cambridge ou Londres, “le Royaume-Uni dispose d'institutions de recherche parmi les plus avancées au monde, même si le reste de l'Europe rattrape progressivement son retard”, poursuit-il. Le pays concentre ainsi pas moins de 4 des 10 meilleures universités mondiales en sciences de la vie et se classe parmi les leaders mondiaux pour la publication d'articles scientifiques médicaux.  

Un vaste pool de talents et de compétences rares 

Corollaire de la qualité de la recherche académique, c'est surtout l'accès à des talents très spécifiques qui motive l'implantation des startups dans un pays qui forme 75 000 diplômés par an en sciences naturelles et emploie 3,3 millions de personnes dans les métiers de la santé.  

La raison principale [de notre implantation à Londres], c'était d'accéder à un ‘pool’ de talents dans un écosystème d'une très grande maturité en ‘life science’”, confirme ainsi Maximilien Levesque, qui a lui-même travaillé à Oxford et Cambridge avant de diriger un groupe de recherche à l'École Normale Supérieure puis de lancer sa startup à Paris.  

On y trouve des combinaisons de compétences qui commencent seulement à émerger en France, avec des profils qui ont déjà fait de la techbio et qui ont un vocabulaire commun avec les acteurs de l’IA et du machine learning”, explique le CEO d'Aqemia, en citant l'exemple de son Head of Computational Chemistry, recruté à Londres : “il maîtrise les exigences scientifiques de la recherche de médicaments, tout en étant capable de parler aux équipes d'engineering qui codent concrètement les algorithmes.” 

 

Des ponts entre biologie, chimie et informatique 

Cette capacité à faire le pont entre biologie, chimie et informatique, entre recherche fondamentale et “product engineering”, caractérise un écosystème dans lequel “l'idée de l'entrepreneuriat existe depuis bien plus longtemps qu'en Europe continentale”, observe également Simon Turner.  

Cette maturité se traduit tout particulièrement dans les relations entre académie et industrie. “Les partenariats public-privé sont développés depuis des années. On voit beaucoup de grandes entreprises travailler étroitement avec les institutions de recherche britanniques, les finançant en partie, travaillant ensemble, externalisant l'innovation”, explique l’investisseur.  

Le laboratoire Merck a par exemple investi 1 milliard de livres pour consolider ses scientifiques à King's Cross et créer un écosystème d'innovation en collaboration avec le Francis Crick Institute, tandis que Moderna a établi son Innovation and Technology Centre (MITC) dans l'Oxfordshire, combinant recherche, développement et production de vaccins à ARNm. 

Un soutien gouvernemental massif et coordonné 

Cette dynamique s'appuie sur une stratégie industrielle ambitieuse portée par le gouvernement britannique. Avec un objectif clair - devenir le leader européen des sciences de la vie d'ici 2030 et la troisième économie mondiale du secteur d'ici 2035 - le Royaume-Uni déploie d’importants moyens. Plus de 2 milliards de livres sterling de financements publics sur dix ans sont mobilisés pour soutenir l'innovation dans le secteur. 

Ce plan s'articule autour de trois piliers interconnectés : excellence en R&D, développement d'un environnement optimal pour créer, grandir et investir, et promotion de l'innovation en santé en lien avec la réforme du NHS. 

Concrètement, ces financements visent notamment à développer les plateformes de données en santé, renforcer les capacités de production, et réduire les obstacles réglementaires dans les essais cliniques, l'accès au marché et les procédures d'acquisition. Le gouvernement a ainsi sécurisé un engagement de 400 millions de livres sterling de la part de l'industrie en 2024, dont 75% dédiés à l'amélioration de la recherche clinique. 

Des avantages fiscaux et des initiatives sectorielles 

À cela s’ajoutent des avantages fiscaux compétitifs : crédit d'impôt R&D de 20%, taux réduit d'imposition à 10% sur les profits issus de brevets via le Patent Box, et déductions fiscales généreuses sur les investissements en capital. Sans oublier un taux de TVA à 20% et une absence totale de retenue à la source sur les dividendes, facilitant les flux de capitaux internationaux. 

Des initiatives sectorielles complètent également ce dispositif. Pour la biologie d'ingénierie, 380 millions de livres sterling sont alloués dans le cadre de la Stratégie Industrielle, s'ajoutant aux 2 milliards déjà investis sur dix ans. En manufacturing, jusqu'à 520 millions de livres de subventions soutiennent les projets industriels entre 2025 et 2030.  

Le Royaume-Uni a aussi entrepris la plus grande réforme de sa réglementation sur les essais cliniques en 20 ans, avec pour objectif de ramener le temps de mise en place des essais cliniques commerciaux interventionnels à moins de 150 jours d'ici mars 2026.  

Et pour accélérer l'accès aux données de santé du NHS, le gouvernement et la Wellcome Trust investissent conjointement jusqu'à 600 millions de livres dans un service de recherche dédié. 

Un exemple ? Le London Institute for Healthcare Engineering (LIHE), rattaché au St. Thomas' Hospital et au King's College, avec quatre partenaires industriels majeurs. “C'est un espace où vous avez un accès incroyable à l'un des plus grands NHS trusts du pays, avec de nombreuses startups et scale-ups qui peuvent travailler ensemble, et l'accès aux partenaires industriels pour co-développer. C'est ce type d'infrastructure qui aide vraiment à développer rapidement l'innovation”, estime Simon Turner.  

Un constat qui permet à Maximilien Levesque de conclure qu’en Grande-Bretagne, ”il y a vraiment la volonté de transformer de la science très fondamentale en quelque chose d'utile. C’est quelque chose que l’on partage des deux côtés de la Manche.”