TikTok, Instagram, Snapchat ou encore X ne seront bientôt plus accessibles aux moins de 15 ans. C’est l’ambition portée par la loi adoptée lundi soir dernier à l’Assemblée nationale, qui prévoit une interdiction claire pour ce public, ainsi qu’un système de vérification d’âge contraignant.
Annoncée pour une entrée en vigueur en septembre 2026, cette mesure s’inscrit dans une séquence politique plus large : celle d’une régulation active du numérique au nom de la santé publique, de la responsabilité des plateformes et de la souveraineté européenne. À la manœuvre sur ces sujets depuis plusieurs mois au gouvernement puis aujourd’hui en tant que diplomate, Clara Chappaz, ambassadrice de la diplomatie numérique défend la voix de la France : une approche à la fois technique, scientifique et diplomatique.
Une mesure réclamée par les scientifiques… et validée par les adolescents
L’interdiction votée par les députés s’inscrit dans une séquence de travail entamée dès 2024 avec la mise en place de la Commission Écrans par le Président de la République. Clara Chappaz rappelle que cette instance indépendante, co‑présidée par le psychiatre Amine Benyamina et la neurologue Servane Mouton, a permis de consolider un corpus scientifique clair sur les effets délétères des réseaux sociaux sur les plus jeunes.
“Il y a désormais, un consensus scientifique en France et à l’international pour dire que les réseaux ne sont pas adaptés pour un public plus jeune”, explique-t-elle. Contenus violents, vidéos de scarification, enfermement algorithmique : les alertes sont nombreuses et convergentes.
Mais ce consensus dépasse les cercles d’experts. “Je me rappelle avoir échangé avec des enfants qui expliquaient que s’ils avaient la garantie que leurs amis ne se trouvaient pas sur les réseaux, ils préféreraient eux-mêmes ne pas y être”, a rapporté Clara Chappaz. Des propos appuyés par une enquête récente indiquant que 7 adolescents sur 10 sont eux-mêmes, favorables à cette interdiction. Un chiffre qui révèle un besoin de régulation explicite, pour soulager une pression sociale normalisée. “Ils sont livrés à des logiques commerciales, algorithmiques, cognitives qui sont plus fortes qu’eux. C’est le modèle même des plateformes qui est en jeu.”
Souveraineté : protéger les adolescents mais aussi affirmer les valeurs de l’Europe
La loi française s’appuie sur un levier déjà existant au niveau européen : le Digital Services Act (DSA), entré en vigueur en 2022. Clara Chappaz rappelle que ce cadre juridique porté sous Présidence française de l’Union européenne est déterminant, car il permet à l’Europe d’imposer ses règles aux grandes plateformes, majoritairement américaines. “Le DSA encadre 450 millions de consommateurs. Il prévoit des sanctions allant jusqu'à 6 % du chiffre d'affaires mondial.” L’amende de 120 millions d’euros récemment infligée à X (ex-Twitter) illustre la capacité de l’Europe à faire respecter ses règles.
Mais l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans va au-delà de la seule protection des mineurs. Elle constitue également un acte de souveraineté politique dans le contexte géopolitique tendu que l’on connaît. “Internet n'est pas un Far West. Il y a des règles à respecter pour accéder à notre marché”, tranche-t-elle. La France assume ainsi de défendre une vision européenne du numérique, distincte de celle des États‑Unis, largement non régulée et de celle de la Chine, fondée sur la surveillance. “La régulation, c’est un choix politique”, insiste-t-elle, rappelant que l’Europe a eu la volonté politique de définir son propre cadre, notamment lorsqu’il s’agit de la protection des enfants.
Cette position trouve un écho croissant à l’international. Présente au Forum de Davos, Clara Chappaz a été interpellée à plusieurs reprises : “Je me suis fait arrêter dans les couloirs, le courage politique français du Président sur cette question a été salué”, témoigne-t-elle, évoquant notamment ses échanges avec le chercheur et lanceur d’alerte Jonathan Haidt.
La prochaine étape consiste désormais à transformer cette initiative nationale en dynamique européenne. “On travaille déjà aujourd’hui avec le Danemark, la Grèce, l’Italie, la Slovénie, l’Espagne… La France a fait de la protection des mineurs une priorité du G7”, précise-t-elle. “Internet est un espace global. Il faut une diplomatie numérique pour s'accorder sur des protections à l’échelle mondiale. Il s’agit d’un enjeu global, notre action doit s’inscrire à l’international ”.
Des solutions techniques déjà testées
L’un des enjeux majeurs de cette loi reste sa mise en œuvre technique : comment empêcher un adolescent de contourner l’interdiction ? Sur ce point, Clara Chappaz s’appuie sur l’expérience acquise avec la loi empêchant l’accès des mineurs aux sites pornographiques. “Le trafic des mineurs sur ces sites a chuté de moitié. Ce n’est pas parfait, mais c’est efficace.” Là aussi il faudra certainement s’appuyer sur des partages d’expérience avec nos partenaires, notamment l’Australie qui a mis en place cette même loi il y a quelques mois pour les moins de 16 ans.
Les solutions utilisées pour les sites pornographiques reposent sur un principe de “double anonymat” : un tiers de confiance indépendant vérifie l’âge de l’utilisateur, sans transmettre d’informations personnelles à la plateforme. Ce modèle garantit une conformité stricte au RGPD, tout en rendant techniquement possible un contrôle d’accès non déclaratif. “Ce sont des technologies qui existent, qui sont déja déployées , et qui pourraient tout à fait être étendues aux réseaux sociaux”, ajoute-t-elle.
Une régulation assumée, sans renoncer à l’innovation
Pour Clara Chappaz, cette loi ne s’oppose pas à l’innovation, elle en trace simplement les limites. “La France promeut l’innovation, mais pas l’abandon”, affirme-t-elle. Il s’agit, selon elle, de poser un cadre clair : protéger les enfants sans pour autant brider l’écosystème numérique.
Elle défend un point d’équilibre entre liberté entrepreneuriale et responsabilité sociétale. L’interdiction ne vise pas à pénaliser l’innovation, mais à affirmer un principe simple : lorsqu’il s’agit de mineurs, l’intérêt général doit primer sur la logique de croissance des plateformes.
Clara Chappaz se dit “très fière que la France avance sur ce sujet”. Le texte doit encore être examiné par le Sénat, mais il constitue déjà “une étape décisive pour envoyer un message clair à l’échelle mondiale”. Il devra ensuite franchir plusieurs étapes (seconde lecture, éventuels ajustements, et publication des décrets d’application) avant une mise en œuvre annoncée pour la rentrée 2026.