Avec Mistral AI et Lovable, l’Europe compte quelques champions dans l'IA qui se donnent les moyens pour rayonner à l’échelle mondiale. Certes, nous sommes encore à des années-lumière des investissements exorbitants outre-Atlantique (OpenAI, Anthropic, Microsoft, Google...), mais le potentiel existe bel et bien sur le Vieux Continent. Mais encore faut-il être capable de retenir ce potentiel qui est tenté de céder aux sirènes américaines de la Silicon Valley.
Certaines figures historiques françaises de l’IA montrent la voie, à l’image de Yann LeCun, ex-star de Meta, qui a choisi de lancer sa startup «Advanced Machine Intelligence Labs» (AMI Labs) en France, et non en Californie où il a pourtant passé une bonne partie de sa carrière. Un signal fort salué par de nombreuses personnalités de la tech, comme Luc Julia. Mais est-ce suffisant pour inciter les pépites européennes de l’IA à rester au bercail ?
Souveraineté et compétitivité sont-elles conciliables ?
Il y a encore du pain sur la planche si l’on en croît la deuxième édition du baromètre européen de l’IA dévoilée par JFD et réalisée en partenariat avec EY Fabernovel. Après s’être concentré l’an passé sur l’inclusion des femmes et l’adoption de l’IA (les femmes représentent seulement 25 % des effectifs dédiés à l’IA en France), ce nouveau volet se penche cette fois sur la maturité et la souveraineté technologique des acteurs de l’IA avec l’objectif de répondre à la question suivante : «IA et autonomie européenne : comment concilier choix souverains, excellence et compétitivité ?»
Pour répondre à cette dernière, EY Fabernovel a réalisé des entretiens avec une trentaine de dirigeants de grands groupes, de startups européennes et d’experts de l’écosystème tech autour de l’IA, comme Allianz, Bpifrance, Carrefour, EuraTechnologies, FDJ UNITED, France Digitale, HABS, La Poste, LVMH ou encore Veolia. L’analyse de contenus spécialisés (études, articles, podcasts…) et de projets d’IA européens a permis de donner du relief à ces entretiens, avant que trois comités de rédaction ne confrontent leurs idées, remettent en perspective les données collectées et dressent ensemble les conclusions à tirer de ce nouveau baromètre.
Une réglementation européenne trop complexe, mais…
Il ressort de cette deuxième édition que 23% des startups IA du Vieux Continent envisagent de s’exiler pour relocaliser leur siège aux États-Unis. Deux freins principaux nourrissent cette réflexion : l’environnement réglementaire et la compétitivité du marché. En effet, le baromètre souligne qu’il y a eu 13 000 actes législatifs dans l’Union européenne au cours des cinq dernières années, contre seulement 3 500 aux États-Unis sur la même période. L’adage selon lequel «les États-Unis innove et l’Europe régule» n’a cessé d’être répété ces dernières années. De plus, les 27 pays de l’UE représentent autant de barrières différentes, qui constituent autant de régimes fiscaux, sociaux et administratifs différents d’un pays à l’autre. Même si les choses pourraient changement prochainement avec l’introduction d’un 28e régime qui semble enfin en passe de se concrétiser.
En outre, les startups européennes de l’IA estiment que l’environnement n’est pas assez compétitif sur le Vieux Continent. Et ce notamment à cause de moyens financiers plus limités. Le baromètre observe que l’investissement en IA en Europe est sept fois inférieur à celui des États-Unis, ce qui incite naturellement les startups européennes les plus prometteuses à se tourner vers des investisseurs aux poches plus profondes outre-Atlantique. Sans fonds de pension et avec des CVC trop timides, il est en effet impossible de boucler des méga-tours de table de plus de 100 millions d’euros avec des investisseurs uniquement européens. Par ailleurs, 41 % des jeunes européennes de l’IA jugent que l’accès aux talents constitue le premier blocage pour leur développement. Talents qui s’envolent pour la plupart vers les États-Unis. Plus globalement, 77 % des entreprises européennes considèrent le manque de personnel qualifié comme un obstacle majeur à l’investissement.
Néanmoins, le tableau n’est pas complètement noir. Loin de là ! Et pour cause, 4 fondateurs européens sur 5 choisissent de construire leur startup d’IA sur le Vieux Continent. La part des fondateurs IA installés en Europe est même passée de 74 % à 81 % ces dernières années, selon le baromètre. Si les méga-tours de table sont encore trop rares, l’Europe a tout de même vu ses levées de fonds progresser de 18 % en 2025 (55 milliards d’euros), avec l’IA qui capte désormais un quart des investissements mondiaux. L’Europe peut aussi compter sur son excellence académique, qui génère 15 % des publications scientifiques mondiales en IA. Autant d’atouts dans la manche du Vieux Continent alors qu’il devient de plus en plus difficile d’obtenir des visas pour travailler outre-Atlantique.
S’inspirer du «Mittelstand» en Allemagne
Pour décupler l’attractivité de l’Europe dans l’IA, JFD et EY Fabernovel proposent de s’inspirer du modèle allemand «Mittelstand». Derrière ce terme, se cache une approche qui désigne un ensemble d’entreprises de taille moyenne (moins de 500 salariés avec un chiffre d’affaires annuel inférieur à 50 millions d’euros), solides et rentables. Ce sont souvent des entreprises familiales et elles représentent une part importante du PIB outre-Rhin.
Pour suivre cette voie, JFD et EY Fabernovel fixent pour objectif d’atteindre 9 % d'achats privés innovants sous deux ans «pour aligner la dynamique du secteur privé sur l'effort de la commande publique européenne et faire émerger des champions technologiques d’envergure mondiale». Un «choc de la demande» qui pourrait notamment permettre de capitaliser sur la bonne dynamique européenne dans l’IA applicative et industrielle (modèles verticaux, frugaux…). «Nous avons les ingénieurs et les talents. Ce qu'il faut maintenant, ce sont des contrats, et des alliances», estime Delphine Remy-Boutang, fondatrice et directrice générale de JFD.
Reste désormais à voir si le gouvernement sera tenté d’imiter ce modèle allemand pour faire un moteur d’innovation à la française. Ce baromètre de JFD sera sans doute scruté avec attention par Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, qui le recevra officiellement ce lundi soir à Bercy.