Le dernier rapport européen sur la deeptech publié par Dealroom, en partenariat avec Lakestar et Walden Catalyst, dresse un constat sans appel : le secteur n’est plus marginal. Avec 20,3 milliards de dollars investis en 2025, il représente désormais 32 % du capital-risque en Europe, contre 15 % dix ans plus tôt. Une progression qui s’explique par un basculement des investisseurs vers des technologies plus défendables, issues de la recherche scientifique et de l’ingénierie.

Dans ce paysage en recomposition, la géographie du capital évolue. Paris s’impose comme le premier hub européen en matière de financement deeptech, devant Londres et Munich. Une position portée par plusieurs levées majeures, mais qui reflète aussi une densification de l’écosystème, à la croisée de la recherche, des talents et du capital.

Paris, un leadership porté par quelques méga-deals… et un tissu plus large

La première place de Paris doit être nuancée. Une part significative des montants levés en 2025 repose sur quelques opérations hors norme. « Le tour de table de Mistral, à lui seul, représente près des deux tiers des financements à Paris », précise Lorenzo Chiavarini, Head of Research chez Dealroom. Mais réduire la dynamique parisienne à ces seules opérations serait trompeur. « Même en excluant les levées supérieures à 100 millions de dollars, l’activité reste alignée avec le précédent point haut de 2022 », souligne-t-il. Autrement dit, le socle de startups financées reste solide.

Surtout, l’écosystème s’élargit. « On observe une diversification des segments, avec des acteurs en IA comme Gradium ou Bioptimus, mais aussi dans le quantique et les semi-conducteurs avec Alice & Bob ou VSORA, et en robotique avec Genesis AI ou Wandercraft », détaille Lorenzo Chiavarini. Ce maillage sectoriel contribue à ancrer Paris comme un hub structurant à l’échelle européenne.

Un retard persistant sur le capital et la structuration du marché

Derrière cette montée en puissance, les fragilités demeurent. Le principal point de blocage concerne le financement des phases de croissance. « Aujourd’hui, la majorité des tours late-stage est financée par des investisseurs américains. Cela pose un enjeu de souveraineté pour l’écosystème européen », explique Lorenzo Chiavarini.

Par ailleurs, les écarts de financement restent marqués. « Il existe un différentiel d’environ 12 fois entre les États-Unis et l’Europe sur les investissements en IA deeptech liés aux modèles fondamentaux, et d’environ deux fois sur le reste du secteur », précise-t-il. Cette asymétrie de financement limite la capacité des startups européennes à se développer rapidement, à investir massivement ou à consolider leur marché.

Au-delà du capital, la question est aussi structurelle. L’Europe dispose d’un vivier scientifique dense et d’une base industrielle solide, mais accuse un retard dans la transformation de ces atouts en leaders globaux. « L’écosystème européen est plus jeune, avec moins de cycles de succès, moins de fondateurs en série et moins de capital recyclé », analyse Lorenzo Chiavarini. Il rappelle également le rôle historique des politiques publiques américaines, notamment via la commande publique, dans l’émergence de la Silicon Valley.

Des signaux d’évolution apparaissent néanmoins. « On observe des progrès avec la montée en puissance de fonds plus importants ou certaines réformes, notamment du côté des fonds de pension », note-t-il. Côté régulation, le 28e régime, qui vise à simplifier la création et l’expansion des entreprises à l’échelle européenne, va dans le bon sens. « Ce type de dispositif peut aider à réduire les frictions. Mais in fine, c’est la capacité des entreprises à générer rapidement du revenu qui déterminera leur succès », conclut Lorenzo Chiavarini.