Pour un État, le renseignement est indispensable pour déjouer de potentielles menaces susceptibles de porter atteindre à sa souveraineté. Pour une entreprise, le renseignement est tout aussi important pour identifier les dangers de la concurrence ou des opportunités pour tirer son épingle du jeu. Pourtant, encore trop peu d’entreprises françaises se tournent vers le renseignement d’affaires, à la différence des Américains ou des Chinois qui se montrent très vigilants sur ce point.
Face à cette lacune majeure des entreprises françaises, notamment des PME et TPE qui n’ont pas les ressources de groupes du CAC40, Maï-Linh Camus a décidé d’apporter sa contribution pour changer la mentalité des dirigeants. Pour ce faire, elle a créé le cabinet Prisme Intelligence. «L’objectif est d’aider les dirigeants à s’intéresser au renseignement d’affaires. C’est une notion vitale. Les startups, les PME ou les grands comptes ont tous eu besoin de renseignement à un moment donné. Le renseignement est utile pour se sortir d’une situation tendue ou comprendre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Souvent, on parle d’intelligence économique mais je préfère le mot renseignement», sourit Maï-Linh Camus.
«J’ai donné les cinq plus belles années de ma vie à la DGSE»
Cette préférence pour le renseignement n’est pas le fruit du hasard. Et pour cause, avant de lancer Prisme Intelligence, elle a été espionne pour le compte de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). «J’ai donné les cinq plus belles années de ma vie à l’Institution», confie Maï-Linh Camus. Une expérience forcément hors du commun qui s’est arrêtée en 2022 alors qu’elle était enceinte.
Celle qui est juriste d’affaires de formation n’était alors pas du tout dans l’optique d’accompagner des dirigeants. C’est un tout autre projet professionnel qu’elle avait en tête : devenir fleuriste. Mais lors de son bilan de compétences à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), la personne en face d’elle a estimé que son potentiel méritait d’être exploité autrement. «Elle m’a donné cinq ans pour créer une entreprise dans l’intelligence économique. Et si ça ne me convenait pas, cette personne m’a dit qu’elle me laisserait alors devenir fleuriste», raconte Maï-Linh Camus.
«Le renseignement d’affaires est différent de l’espionnage industriel»
Cette dernière s’est alors pleinement plongée dans ce nouvel univers. Pour tout comprendre aux tenants et aux aboutissants du secteur, elle a ainsi réalisé des entretiens avec plus de 90 experts économiques. «Je voulais comprendre ce qu’était l’intelligence économique», indique-t-elle. A partir de ces échanges, Maï-Linh Camus met donc sur pied Prisme Intelligence. «Je voulais mettre au service des entreprises ce que j’avais mis au service de l’État», souligne-t-elle.
Avec Prisme Intelligence, pas de missions dignes de James Bond au programme, mais une approche implacable pour épauler les dirigeants. «Le renseignement d’affaires est différent de l’espionnage industriel. On utilise des moyens différents mais qui sont légaux. L’espionnage industriel s’inscrit dans une volonté de nuire à la partie adverse de manière illégale. Quant au renseignement économique, c’est vouloir sortir d’une situation difficile ou gagner un avantage concurrentiel. A l’arrivée, l’objectif est de protéger, anticiper et décider», explique Maï-Linh Camus. «Aujourd’hui, les dirigeants français ne font pas de renseignement. Pourtant, le constat sur cette lacune a été dressé il y a déjà très longtemps, mais aucune décision n’a été prise», déplore-t-elle.
Un livre pour «sensibiliser les collaborateurs et les dirigeants à l’intelligence économique»
Plutôt que de rester les bras croisés, la fondatrice de Prisme Intelligence a donc décidé d’agir. Surtout que le contexte actuel sur le plan géopolitique rappelle l’importance de conserver une souveraineté forte au niveau économique. «Les nouvelles menaces économiques prennent des formes différentes et hybrides, notamment à cause de la tech. Aujourd’hui, tout est numérisé et il est donc facile d’obtenir légalement du renseignement, surtout avec l’IA qui permet de synthétiser des informations en quelques secondes. L’hybridation des menaces n’est pas à négliger. Car certaines attaques sont là pour détourner l’attention, de manière à accéder plus facilement à des informations critiques», indique Maï-Linh Camus. Avant d’ajouter : «Il faut faut donc sensibiliser les collaborateurs et les dirigeants à l’intelligence économique et aux nouvelles menaces.»
Dans cette optique, elle vient de publier le livre «Dans l’ombre de la décision - Le renseignement d’affaires comme arme stratégique» (Éditions Eyrolles), avec une préface du général Bruno Le Ray, ancien gouverneur militaire de Paris puis conseiller du directeur général et directeur de la Sécurité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. Dans cet ouvrage, Maï-Linh Camus présente les grands principes de l’intelligence économique au travers d’une vingtaine de cas concrets. Chaque cas prend d’ailleurs l’allure d’une mission, une référence bien sûr à son passé d’espionne.
«La sécurité économique est un sujet aride, mais je veux montrer à travers ce livre qu’on peut le rendre sexy avec des histoires de dirigeants dans lesquels on peut se reconnaître. Et on peut prendre un chapitre au hasard, un peu comme Black Mirror», indique-t-elle. Dans un contexte de guerre économique toujours plus intense, ce livre pourrait ainsi avoir une résonance particulière pour les dirigeants d’entreprise. «Le renseignement est aussi un combattant», conclut Maï-Linh Camus.