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#MaddyREX Pourquoi TakeAway s’est retrouvé en redressement judiciaire

#MaddyREX : Pourquoi TakeAway s’est retrouvé en redressement judiciaire
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Le 1er juin, à sa demande, la startup TakeAway spécialisée dans les emballages alimentaires pour les produits “à emporter” était placée en redressement judiciaire. Pourquoi ? Et comment en est-elle arrivée là ? Le point avec deux des cofondateurs, Nicolas Duval et Ludivine Vajou.

Il y a un an lorsque nous avons bouclé notre levée de fonds de 500 000 euros, rien ne nous laissait penser que nous en serions là aujourd’hui. Tout arrive très vite et ça fait peur. On a traversé pas mal de choses, mais quelle satisfaction de se dire qu’on a créé un produit qui n’existait pas et réussi à répandre la pratique du doggy bag jusqu’alors quasi-inexistante en France. En 18 mois de commercialisation, nous avons vendu quelque 750 000 produits, réalisé 350 000 euros de chiffre d’affaires, convaincu 1500 restaurants partenaires en France, dont des hôtels du Groupe Accor, Memphis Coffee ou encore Eurest en restauration collective et sauvé 63 tonnes de nourriture grâce à l’utilisation de nos doggy-bag.

A date d’aujourd’hui, nous avons presque fait en 2017 l’équivalent de notre CA de l’année 2016… Et pourtant, depuis le 1er juin nous sommes en redressement judiciaire. Alors, un conseil : ne faites pas l’autruche quand vous vous apercevez que votre trésorerie et vos créances clients ne suffisent pas à régler vos factures fournisseurs. Parce que :

  • vous risquez de vous mettre à dos vos fournisseurs
  • vous ne dormirez plus la nuit
  • quand il sera trop tard, c’est un juge qui prononcera la liquidation de votre société avec en bonus la possibilité qu’il prononce à votre égard une faute de gestion et donc une interdiction de gérance pendant 5 ans

Le monde de l’industrie, un cauchemar pour votre trésorerie

Pour rappel, en 2013 quand on a décidé de lancer le projet, nous pensions faire du négoce. Nous avions donc capitalisé la société en conséquence et on ne s’attendait pas du tout à mettre les pieds dans l’industrie. Nous ne connaissions rien à ses us et coutumes. Le monde de l’industrie demande beaucoup de cash et, pour nous, cela a sonné le début des problèmes de trésorerie. Or, dans l’industrie, pas de trésorerie = pas d’activité, croissance ou pas. Et notre modèle de développement s’est rapidement heurté à quelques obstacles.

Les approvisionnements de matières premières. Dans le secteur de l’emballage carton, il existe seulement quelques gros poids lourds qui font la pluie et le beau temps et cela est encore plus vrai quand on parle de notre carton spécifique. En effet, les cycles de production de notre carton sont plus longs que pour un carton classique, le minimum de commande est très élevé (plusieurs tonnes) et il existe des lobbies. En effet, souvent les acteurs s’entendent entres eux, créent des pénuries et donc … augmentent les prix.

Nous TakeAway, petit acteur de l’emballage carton, devons faire face aux mêmes contraintes financières (toutes proportions gardées) des approvisionnements qu’un industriel. Or, plus vous êtes en croissance, plus la gestion des approvisionnements devient compliquée sans trésorerie. Il faut alors savoir trouver le bon équilibre entre prévisions des ventes et commandes de matière première pour que le paiement de cette fameuse matière première coïncide avec vos facturations et encaissements. La gestion à flux tendu est très compliquée à notre stade de développement commercial car aucun client n’est pour l’instant engagé sur des volumes annuels. Si on se loupe dans nos prévisions, on paye la matière première qui reste en stock au moins deux mois avant le règlement du client. Ce qui coûte cher.

Les cycles de production. Après avoir reçu cette matière première, il y a le cycle de production des produits eux-mêmes. Les délais varient de 5 à 7 semaines en fonction de la saisonnalité. En effet, les machines de mise en volume sont très demandées en été, pour les fruits. Impossible d’aller en chercher des disponibles à l’étranger : nos produits sont made in France.

C’est une fois les produits reçus que nous facturons nos clients. Sauf que nous avons dû faire face à des produits non conformes. Nous avions le choix entre enfiler notre casque, appeler notre client pour lui annoncer le problème et croiser les doigts pour qu’il accepte la marchandise en échange d’une remise commerciale ou repasser en production les commandes clients et dans ce cas, on repartait pour un cycle de 5 à 7 semaines. Fin 2016, une non-conformité sur une grosse production nous a empêché de facturer pendant 4 mois… Pas de facturation = pas de marge = charges fixes non financées… Notre trésorerie en a donc pris un sacré coup.

Alors, oui, après 4 mois, on a facturé beaucoup plus que prévu. Tout va bien ? Pas tout à fait : c’est sans compter sur les clients qui, eux, n’entendent pas respecter les délais de règlement. Souvent, on se demande à quoi sert la loi LME puisque personne ne la respecte.

Les règlements clients. Nos conditions de facturation sont les suivantes : un acompte a la commande, le solde à réception. De cette manière, on limite le BFR. Mais, comme toujours, il y a une différence entre théorie et réalité. Pour faciliter la signature des devis, nous avons souvent dû nous adapter aux demandes voire à certaines exigences des clients.

Nos clients ont différents profils :

  • Des administrations publiques. Oubliez les acomptes, le règlement intervient le plus souvent à 30 ou 60 jours. Mais ils préviennent de cette pratique à la signature du devis.
  • Les grands comptes. Ils ne versent pas d’acompte et le règlement intervient également à 30 ou 60 jours… sauf qu’ils ne préviennent pas. Ils signent le devis et les conditions de facturation mais nous imposent les leur une fois qu’ils ont reçu la marchandise. Parfois même, ils attendent le jour d’échéance de la facture pour nous signaler une irrégularité (souvent un détail, comme un numéro de commande non mentionné). Il faut alors compter au moins 2 semaines supplémentaires de délai. Heureusement, ils ne sont pas tous comme ça.
  • Les plus petits, quant à eux, sont soit très disciplinés et payent immédiatement à la commande soit ils perdent la mémoire et oublient de payer. Seule une mise en demeure de payer est efficace pour les aider à s’en souvenir.

Nous avions donc toujours en moyenne un mois et demi de CA en créances à recouvrir.

Des investissements coûteux et longs. On pense qu’on est le centre du monde, qu’on est le seul client, que c’est urgent et que tout peut aller vite. Sauf que dans l’industrie, les investissements sont coûteux et demandent beaucoup de temps. En effet, il faut coordonner plusieurs acteurs, faire des phases de test avant de lancer des séries et parfois passer par des phases d’homologation. Toutes ces étapes sont obligatoires, souvent avec des délais incompressibles et sont très onéreuses.

La R&D de notre premier produit a coûté plus de 100 000 euros et a duré 14 mois. Le second produit a certes pris moins de temps mais tout de même 6 mois. Un conseil : ne faites pas de plans sur la comète car tous vos projets prendront forcément du retard. Autant en avoir conscience dès le début, ça évite de stresser quand on voit arriver l’échéance que l’on s’est fixée de façon un peu trop optimiste.

La levée de fonds. Le meilleur moyen de répondre à ces problématiques consistait à trouver des fonds afin de pouvoir développer l’entreprise en toute sérénité et faire face au BFR important. Nous avons évalué notre besoin à 1,5 million d’euros afin de pouvoir mieux maîtriser l’ensemble de notre supply chain, développer une partie de notre gamme de produits et recruter les personnes qui possédaient des compétences manquantes à l’entreprise.

Cependant, même après avoir été accompagnés, nous n’avons pas réussi à lever les fonds à temps. La non-conformité durant laquelle nous n’avons pas pu facturer a mis un trop gros coup à notre trésorerie et nous a privé de presque 3 mois de recherches pendant lesquels nous avons dû régler ce problème. Malgré l’intérêt porté par certains fonds, il était trop tard pour continuer les discussions et peut-être finaliser une opération avec eux. Le temps était venu de se protéger en demandant un redressement judiciaire afin que l’activité puisse continuer.

WANTED : partenaire industriel idéal

Néanmoins rien n’est fini ! Ce métier demande beaucoup de fonds et c’est pourquoi nous souhaitons maintenant nous associer à un partenaire industriel. Ce redressement judiciaire est comme une deuxième chance car il nous permet de geler nos dettes actuelles et donc de repartir à zéro. Il faut vraiment dédramatiser cette procédure : il ne change rien à notre modèle économique. En concertation avec notre administrateur judiciaire et notre conseil stratégique, nous sommes en train de procéder à une restructuration de l’entreprise afin de diminuer les charges fixes.

Afin de ménager nos relations commerciales avec les clients, nous avons décidé de prendre les devants. Nous les avons contactés par téléphone et mail pour leur expliquer la situation et ainsi dissiper les doutes quant au maintien de l’activité. Le lendemain, nous avons diffusé un communiqué de presse afin de nous donner de la visibilité notamment auprès de repreneurs potentiels. Le fait d’assumer nous permet de mieux gérer la situation.

Nous souhaitons désormais nous adosser à un industriel de l’emballage afin de mieux contrôler l’ensemble de notre supply chain, d’élargir notre gamme et ainsi d’avoir les moyens de nos ambitions. La date limite de dépôt des offres est fixée au 12 juillet. Pendant ce temps de recherche, l’activité continue. Notre partenaire idéal ? Un industriel de l’emballage alimentaire qui possède des machines pouvant plier et coller nos produits, une plateforme logistique intégrée, sa propre gamme d’emballages et un bureau de R&D mais aussi une envie d’innover et de travailler avec une équipe dynamique. Et un peu d’argent ?

Et en bonus… Le top des anecdotes de l’aventure TakeAway

#1 Pliage/collage à la main. La R&D, ce n’est jamais simple. Après avoir essuyé de gros, très gros problèmes d’industrialisation, on a pris notre téléphone et notre courage à deux mains et on a téléphoné au fournisseur en lui demandant d’imprimer et découper les pièces. Puis nous avons plié et collé à la main les 25 000 premiers produits ! Oui, à la main. On remercie d’ailleurs tous nos amis qui nous ont aidés dans cette formidable expérience de travail à la chaîne (trois semaines de travail jour et nuit, quand même). On a fini par embaucher des prisonniers de la prison d’Aiton pour terminer le travail, que l’on remercie aussi.

#2 Les premiers sacs et box ont été imprimés en rouge au lieu de rose. En effet, la couleur Pantone de notre charte graphique est à la base rosée. Nous pensons que notre prestataire n’aimait pas le rose, c’est pour ça qu’il a d’abord sorti nos box sans respecter la charte graphique. Le rose des box était donc devenu rouge. Un scandale plus tard, les produits sont revenus en partie modifiés. En partie seulement…

#3 “Dans 4 mois, notre produit est sorti”. En fait, la R&D a duré 14 mois, durant lesquels nous n’avons pas pu facturer. Vous imaginez la tête de notre trésorerie…. Mais nous avons survécu.

 

Mots clés : takeaway