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La startup nation, une ambition politique devenue caricaturale ?

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La startup nation, une ambition politique devenue caricaturale ?

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Par Anais Richardin - 15 octobre 2019 / 08H04

Arthur de Grave est passé par le collectif OuiShare et avec Diana Filippova et Antonin Léonard, il a monté l’agence de propagande Stroïka. Ancien journaliste, il a assez grenouillé dans l’écosystème pour en tirer un portrait cynique et jouissif. Bourré d’humour et de références, son pamphlet "Start-up nation" s’avale d’une traite mais se déguste longtemps. Entretien.

Maddyness. Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Arthur de Grave. Mai 2017 a été la goutte d’eau. Mais attention, ce n’a pas été une goutte d’eau qui arrive du jour au lendemain. Ça a été progressif. J’ai roulé ma bosse au sein de l’écosystème startup mais un peu en marge quand même, notamment avec OuiShare et notre implication dans l’économie collaborative. Quand j’étais journaliste en costard cravate, les événements startups étaient ma bouffée d’oxygène. J’allais à des événements comme Le Web et à l’époque c’était frais, pas du tout comme Vivatech aujourd’hui, il y avait encore un certain côté punk. Mais ça c’était avant,  avant d’avoir été récupéré politiquement. Avant qu’on fasse du monde des startups la clé de voûte de la stratégie industrielle du pays. Il n’y a évidemment aucun problème au fait qu’il existe des startups mais ça fait un peu plus de mal quand ça devient un idéal normatif.

Il y a de nombreuses références dans votre livre, que celles et ceux qui n’évoluent pas dans le milieu ne peuvent pas forcément saisir, alors à vous adressez-vous ?

Je vais emprunter ma réponse et dire que le meilleur moyen d’écrire pour tout le monde c’est de n’écrire pour personne. Paradoxalement, j’ai eu pas mal de messages positifs de startuppers. Et c’est une bonne surprise de voir que les gens de l’écosystème sont capables d’avoir un peu de distance critique et d’humour. En revanche, j’ai pas mal joué avec le langage et l’éditeur m’a fait remonter une critique : j’utilise, moi aussi, ce jargon qui tient à distance toute une partie de la population.

Ce jargon, d’autres l’utilisent : les médias. Pour vous, quel rôle joue-t-on dans la création de ce mythe du startuppeur ?

Des médias d’actualité chaude comme vous, je trouve ça normal, mais quand un éditorialiste sur BFM ou dans Les Échos utilise la figure du startupper comme porte-flambeau d’une certaine idéologie, c’est plus problématique. Dans les grands médias on utilise cet startuppers-là pour faire passer une pilule idéologique. Qu’est ce qu’on ne ferait pas passer comme naturel au nom de la bonne santé de l’écosystème startup !

Une pilule idéologique qui a visiblement de plus en plus de mal à passer puisqu’on sent un retour de flamme important en ce moment.  On parle de startup nation depuis moins de trois ans et pourtant il y a déjà un ras-le-bol qui gronde. Pourquoi et comment en est-on arrivés là aussi vite ?

Si l’on regarde le contexte international, on voit que les grands mythes de la tech ont été mis à mal, il y a eu un retour de balancier, aux États-Unis notamment, et nous avons perdu notre innocence sur les effets réels de la technologie. Aujourd’hui, plus personne ne te dit que Facebook c’est merveilleux. Tout le monde a encensé ces géants pendant des années, on en voit les conséquences. Il y a donc une désillusion par rapport aux effets de la technologie en général. Sauf qu’en France on a 10 ans de décalage et donc quand nos politiques s’emparent du discours sur la tech qui va tous nous sauver, ça tombe à côté.

On trimballe nos entrepreneurs dans les déplacements officiels comme on se trimballe dans une voiture très chère.  La startup nation est un élément qui sert à définir la politique actuelle. Sauf que ça a été fait de manière opportuniste et aujourd’hui ça revient comme un boomerang. Pire, l’hostilité que peut provoquer la politique du gouvernement a rejaillit sur le monde des startups. Et oui le selfie a l’Élysée te coûte cher !

Pour le retour de manivelle actuel, il faut aussi voir que les entrepreneurs sont des gens qui vieillissent, eux aussi, et ils sont comme tout le monde : ils ont une conscience et sont capables d’avoir un retour critique sur ce qu’ils ont fait.

Ce que vous décri(v)ez c’est donc plus la récupération politique et la notion de startup nation que l’écosystème en lui-même ?

Oui, car tu ne peux pas construire un pays sur cette base-là.  Quand on te dit que les startups ont créé 25 000 emplois cette année, c’est cool mais c’est quoi à côté des millions de chômeurs que l’on a ? Ces entreprises créent des emplois qualifié, et les chômeurs ne sont pas le type de population embauchée par ces dernières. Les chômeurs sont toujours laissés à la porte. Parler de l’emploi alors que ce que vise une startup c’est l’hypercroissance et par définition le profit et non pas l’emploi, c’est fort. Le modèle startup est peu créateurs d’emplois par définition ! Et ça me va, une startup fait ce qu’elle a a faire mais c’est quand le politique s’en mêle qu’on rentre dans la fumisterie.

Y’a un truc un peu magique dans la startup nation mais ce qui est flippant c’est que ça montre que l’on ne pense pas en termes de filière. Ce qu’il faut voir c’est qu’aucun des pays qui s’est retrouvé avec un écosystème startup puissant ne s’est donné comme objectif d’être une startup nation. On confond les moyens et la fin. Partout, les startups ont été le moyen de la politique économique mais ça n’a jamais été une finalité en soi !

Le présupposé c’est que les startups vont sauver l’économie, sauf qu’en fait il y a quelques chiffres qui mettent à mal cette histoire-la malgré le progrès. Notamment la productivité du travail. Elle ralentit. Il y a plusieurs hypothèses sur les raisons de ce plafonnement, mais il faut voir l’incohérence qu’il y a entre les progrès mirifiques annoncés et la réalité mesurée par les économistes à la sortie. Patrick Artus a notamment montré qu’il n’y a pas de courroie de transmission entre l’écosystème startup et l’économie.

Revenons-en au fondamentaux. On voit souvent des PME traditionnelles se présenter comme des startups, parce que c’est plus glam, pense-t-on. Mais quelle est votre définition de la startup ?

Si on essaye d’avoir une définition cadrée, ce serait une entreprise qui n’a pas de modèle économique et qui a une croissance explosive. C’est un état dans lequel elle n’a donc pas vocation à rester. Les boîtes qui lèvent, et re-lèvent constamment sans horizon de rentabilité, ça m’inquiète. La startup, ce n’est pas une question de taille, et on voit aussi que ça peut durer très longtemps dans le cas d’Uber ou de WeWork. Alors que normalement c’est une phase très transitoire d’une boîte qui vise à avoir une position dominante sur son marché. Mais, ça, c’est pour la théorie.

En pratique, ce qui fait que les gens citent Facebook ou Apple comme des startups, c’est que le concept sert aujourd’hui à décrire une entreprise qui parle un certain langage, qui a un certain esprit. L’esprit startup. Qui devient d’ailleurs un impératif moral aujourd’hui. La façon d’être cool quand tu es une entreprise c’est d’être une startup… mais c’est un peu comme un vieux qui va en boîte. C’est tellement validé politiquement que pour être dans le coup il faut installer un baby foot… toute l’esthétique de WeWork est devenue une norme.

Votre récit est caustique, et on rit, même si parfois c’est jaune devant l’absurdité de la réalité que vous dépeignez. C’était important de passer par le biais de l’humour ?

Le cahier des charges c’était d’aller dans le pamphlétaire. Quand l’émetteur du discours sur la startup nation ce sont les plus hautes instances de l’État, tu es forcément tenté de le décrypter. Et quand on voit que l’expression « startup nation » est aujourd’hui jetée comme une insulte, pour le ridicule que ça véhicule, ça donne envie d’utiliser la dérision pour donner à voir ce qui se cache derrière. Et quand j’ai compilé les occurrences de startup nation dans les discours, je me suis rendu compte que ça ne construisait pas un ensemble très cohérent. D’un côté on te parle du fait que « chacun peut croire qu’il pourrait créer une startup » de l’autre que l’on va numériser les services publics. La startup nation elle sert à tout, c’est un couteau-suisse. C’est un opportunisme tellement manifeste qu’il n’est pas évident de le prendre au sérieux.

Bon, elle finit comment l’histoire de la startup nation ?

Je ne sais pas comment ça va finir. L’un des trucs qui me rend le plus dingue c’est la survalorisation du sacrifice. D’un côté on a des surhommes qui font culpabiliser ceux qui n’y arrivent pas et de l’autre on a ceux qui sont en burnout. Et au-delà de ça, j’ai peur qu’il y ait une hostilité croissante de la population qui voit les startups comme le bras armé d’une certaine politique méprisante, inégalitaire etc. L’hostilité va continuer à monter et j’ai peur qu’on en arrive à peu près à ce qui passe aux États Unis, avec une disjonction progressive entre une population qui regarde ça de loin et de l’autre une sphère politique qui continue la course à la taille sans se poser la question des conséquences. Et ce n’est pas un hasard si ce pays finit avec un Trump à sa tête. Manifestement, il y a quelque chose qui s’est cassé.  Et puis l’obsession pour les licornes est quand même très suspecte, ce n’est rien de plus qu’un concours de qui a la plus grande.

Start-up nation, Arthur de Grave, éditions Rue De L’echiquier collection Les Incisives, 10 euros.

Par

Anais Richardin

15 octobre 2019 / 08H04
mis à jour le 15 octobre 2019
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