Portfolio#Portrait
22 décembre 2020
Flavie Trichet-Lespagnol pour Maddyness

Sarah Ourahmoune, l’entrepreneuse qui boxe les idées reçues

Des sportifs de haut niveau se lancent dans l’entrepreneuriat. Leur point commun : faire de leur esprit exigeant, acquis au cours de leur carrière, le moteur de leur nouvelle aventure. Nous consacrons une série de portraits à ces femmes et hommes à part. Au tour de la vice-championne olympique de boxe Sarah Ourahmoune, fondatrice de Boxer Inside.

Un défi ne lui suffisait pas. Sa médaille d’argent de vice-championne olympique à Rio de Janeiro (Brésil), en 2016, la boxeuse Sarah Ourahmoune l’a décrochée alors qu’elle menait parallèlement une autre carrière professionnelle : celle de cheffe d’entreprise. Boxer Inside, c’est le nom de cette dernière, permet à quelque 1 500 personnes par an de tirer profit de la discipline dans une salle pour s’initier aux multiples métiers du sport ou évacuer la pression professionnelle. Pas question pour autant de constituer une « écurie » afin de faire émerger des champions. La porte-parole des Jeux olympiques de Paris 2024 a préféré se fixer comme mission de transmettre son savoir, tout en veillant au bien-être de ses adhérents et en faisant la promotion de la diversité dans chacune de ses interventions.

Entreprendre pour « panser des blessures sportives »

Rien ne prédestinait Sarah Ourahmoune à monter sur un ring. C’est un peu par hasard, en passant devant une salle de boxe d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) en 1996, qu’elle se laisse convaincre par un entraîneur venu à sa rencontre. « Je me suis mis tout le monde à dos à l’époque, se remémore la sportive, sur le ton de la plaisanterie. Ma mère n’a pas tout de suite compris ce choix. La boxe féminine n’a été reconnue par la fédération que trois ans plus tard » . Du tempérament, celle qui est par la suite devenue championne de France à 10 reprises en a. « J’adorais l’idée de la compétition et de la confrontation » , indique-t-elle à Maddyness, regrettant que la France ait figuré parmi les dernières nations à autoriser les femmes à pratiquer la discipline.

Sacrée triple championne de l’Union européenne dans la catégorie des poids mi-mouches (-48 kg) trois années consécutives, de 2007 à 2009, Sarah Ourahmoune choisit de mettre fin à sa carrière courant 2012 pour fonder une famille. Si la sportive reconnaît que cette décision n’a pas été « simple » à prendre, elle encaisse le coup en se lançant à corps perdu dans un séminaire d’initiation à l’entrepreneuriat à Sciences Po. « Il nous a été demandé d’imaginer un projet entrepreneurial ou associatif » , raconte-t-elle, indiquant avoir repris les bases de ce travail pour créer Boxer Inside. Les cours, dispensés par à le président du club de l’Olympique de Marseille (OM) Jacques-Henri Eyraud, ont ainsi été le « déclencheur » de son envie d’entreprendre tout en capitalisant sur la boxe – nourrie par les interventions des fondateurs de Michel et Augustin ou encore de Hapsatou Sy.

À presque 39 ans – elle les fêtera en janvier 2021 –, Sarah Ourahmoune continue de tirer sa force de son expérience en tant que boxeuse professionnelle. « L’entrepreneuriat met en avant des similitudes avec les valeurs du sport, dont l’adversité » , estime-t-elle, précisant devoir « assouvir ce besoin ». Mais les entrepreneur·euse·s ne bénéficient évidemment pas du même accompagnement que les athlètes quand ils se lancent. La boxeuse, qui voulait « panser les blessures sportives » en créant sa propre entreprise alors qu’elle avait échoué à se qualifier pour les Jeux olympiques de Londres 2012, mise tout sur son autonomie. « C’est devenu une nouvelle passion. Je n’aurais pas pu être salariée, cela ne me convient pas » , tranche-t-elle. Elle rejoint alors, en 2013, l’incubateur de Sciences Po Entrepreneurs.

Une résilience à toute épreuve

Sarah Ourahmoune y dessine les contours de son projet. « Je jonglais entre deux activités. Je voulais faire de la boxe un outil d’amélioration des performances en entreprise, tout en développant des gants connectés permettant de réaliser des combats virtuels » , rappelle la sportive de haut niveau. Mais ce que cette dernière « n’a pas vu venir », c’est l’irrépressible envie de participer à des Jeux olympiques. Irrépressible au point de mettre de côté Boxer Inside, pour se concentrer à nouveau sur la seule boxe. « Il a fallu beaucoup de motivation, d’organisation, de stratégie pour revenir après deux ans de pause, souligne-t-elle. Mes adversaires étaient plus physiques que moi et les méthodes de jugement de la disciplines avaient changé. Les fédérations ont mis les moyens quand la discipline s’est popularisée » . Sarah Ourahmoune avait toutefois l’avantage de l’expérience, forte de ses 16 ans de carrière.

Elle n’a pas focalisé ses efforts sur une technique déjà bien rodée, mais plutôt sur des capacités physiques à développer. « Mon âge et ma grossesse avaient diminué mon corps, se souvient-elle. Pour autant, le gros du travail a été mené sur le mental. Je ne devais pas douter et me montrer agressive. » Sarah Ourahmoune estime que cette « ultra-motivation a fait la différence » et lui a permis d’être vice-championne olympique à Rio. Elle a, parallèlement, eu raison d’un pan tout entier de son projet entrepreneurial. Difficile à encaisser.

« Certains ont questionné mon choix de reprendre la boxe alors que je montais une boîte. Mais pourquoi ne pas miser sur une double réussite : si je décrochais une médaille, pour moi cela donnait de la visibilité à mon business » , appuie la Française la plus médaillée en boxe, pragmatique.

Elle s’est résignée à abandonner les gants connectés, par manque de conviction. « Des produits de ce type étaient sur le marché et l’intérêt aurait été limité dans le temps » , juge celle qui voulait à l’origine « intégrer un volet gaming, au-delà de la fonctionnalité de mesure de la performance sportive ».

Sarah Ourahmoune a donc dû se résoudre à se concentrer sur les services liés à l’ouverture de sa salle de boxe parisienne. « Cela a été dur, tellement de temps et d’argent ont été investis. D’autant plus quand on sait à quel point le fait d’abandonner est mal vécu par les sportifs » , pointe la championne, estimant qu’il faut parfois « avoir l’intelligence de dire stop ». Les locaux de Boxer Inside ont finalement été inaugurés début 2017. Y sont dispensés des cours de boxe en loisirs, pour les enfants ou en compétition amateure. « Une poignée de licenciés évoluent à un bon niveau, mais l’ambition n’est pas de développer ce créneau » , assure Sarah Ourahmoune, dont la startup propose aussi des entraînements en anglais pour apprendre la langue de Shakespeare.

Envoyer l’exclusion dans les cordes

L’athlète s’est, d’ailleurs, associée à l’ambassade des États-Unis en France pour lancer Start US Up. Le but de ce programme d’une durée de six mois : accompagner les jeunes porteur·euse·s de projet dans le développement de leur entreprise, tout en leur inculquant une discipline sportive – avec notamment pour horizon les JO de Paris 2024. Un dispositif qui correspond, entre autres, à sa volonté de participer à une forme d’ « empowerment » des milieux populaires et des jeunes filles. Cette vocation vient, selon elle, d’un attachement viscéral à la Seine-Saint-Denis – le département le plus pauvre de France métropolitaine – ainsi qu’à son métier d’éducatrice spécialisée. Handicap, prostitution, toxicomanie… « J’ai, pendant un temps, épaulé des personnes qui étaient dans une grande détresse » , affirme la championne.

Surnommée « badaboum » en équipe de France, en référence au moment où il faut aller au combat, Sarah Ourahmoune assume de faire de temps à autre un « pas de côté ». « Au moment où je voulais lancer ma salle, en 2015, le projet n’était pas toujours bien vu, assure-t-elle. Des chefs d’entreprise me disaient qu’il ne voulaient pas voir leurs collaborateurs se taper dessus, que c’était n’importe quoi » . Mais sa ténacité a fini par l’emporter. « La discipline a meilleure presse aujourd’hui : on boxe jusqu’au sommet de l’État » , sourit-elle, évoquant la passion de l’ex-Premier ministre Édouard Philippe. Et la pratique sportive n’a jamais eu autant la cote auprès des salarié·e·s, à en croire les commentaires récents de la Fédération française du sport d’entreprise (FFSE).

Un signal encourageant pour Sarah Ourahmoune qui entend, en plus de sa casquette de dirigeante, endosser un rôle d’importance dans le cadre de l’organisation des JO de 2024 à Paris… avec, encore et toujours, la justice sociale en tête. « Avant la coupe du monde de football, en 1998, on nous avait promis que les habitants de la Seine-Saint-Denis prendraient part à l’événement. Qu’on aurait de petits boulots et de nouvelles infrastructures. Finalement, on s’est simplement fait envahir » , lance Sarah Ourahmoune, dont la mission sera de veiller à ce que le département dans lequel elle s’est entraînée tout au long de sa carrière sportive bénéficie bel et bien d’un « héritage ». « Il est littéralement question d’apporter une pierre à l’édifice. »