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3 mai 2021

Abdelaali El Badaoui, l’entrepreneur à l’assaut d’une santé plus inclusive

Infirmier et fondateur de l’association Banlieues Santé, Abdelaali El Badaoui est surtout un entrepreneur dans l'âme, bien décidé à combattre les inégalités sur le terrain en rendant la santé accessible à toutes et tous. Portrait.

« Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours voulu me sentir utile à la société. On devient meilleur en étant utile aux autres et c’est une bénédiction de laisser quelque chose de positif aux autres » . Ces propos d’Abdelaali El Badaoui, infirmier et fondateur de Banlieues Santé, résonnent parfaitement avec son parcours. 

Déterminé et sans le Bac en poche, Abdelaali El Badaoui commence à faire des ménages à l’hôpital à l’âge de 16 ans. Petit à petit, il explore d’autres domaines. « Pendant huit ans, de 1999 à 2007, j’ai enchaîné tous les petits boulots possibles à l’hôpital :  j’ai travaillé à la morgue, au pôle stérilisation, comme auxiliaire de vie…  » , égrène-t-il, avant de se décider à devenir infirmier. Son intérêt pour le milieu médical n’est pas le fruit du hasard. Enfant, son corps est brûlé à 70% à la suite d’un accident. « Mes parents, d’origine marocaine, ne comprenaient pas ce que leur disaient les médecins. C’est moi qui traduisais les informations qu’ils donnaient » , se remémore t-il. 

Après avoir obtenu une validation d’acquis, il se forme et commence à exercer son métier d’infirmier en 2010. Encore une fois, il multiplie les expériences : en chirurgie, dans des Ehpad… et se décide à se mettre à son compte, en infirmier libéral, en 2012. Au cours de ses années d’expérience, il est confronté à maintes reprises aux inégalités sociales. « Lorsque j’entrais au domicile de mes patients, je me rendais compte qu’il y avait un aspect physique et mental qui n’était pas pris en compte » , dévoile Abdelaali El Badaoui.

Une conviction : la santé est un droit commun pour toutes et tous

En 2018, six ans après avoir débuté en libéral, il imagine la création d’une organisation qui pourrait répondre aux besoins de ces publics oubliés, vivant dans des quartiers populaires ou dans des zones rurales. Le monde associatif n’a rien de vraiment nouveau pour lui puisqu’il est déjà engagé sur le terrain depuis 2006. Lorsqu’il décide de créer Banlieues Santé, il adopte une approche holistique : « Ce n’est pas l’absence de symptômes qui signifie qu’on est en bonne santé mais un bien-être physique et mental plus global. Le sport, la culture, l’emploi, la formation, l’éducation, une alimentation saine sont des déterminants de santé… »

L’objectif de l’association est aussi ambitieux que vital : proposer des solutions sociales et médicales innovantes en partant des besoins du terrain. « Les habitants sont peu concertés aujourd’hui alors qu’ils sont les propres solutions à leurs problèmes. Il faut les outiller, les accompagner pour qu’ils puissent prendre soin d’eux-mêmes ».

La recette fonctionne. Banlieues Santé, qui compte 9 salariés — parmi lesquels des juristes, des chargés de projets, des infirmiers et infirmières — et plus de 5000 bénévoles actifs dans 300 territoires, est déjà présente en Ile-de-France, en Occitanie, dans la région PACA et dans les Hauts de France. 

La force du terrain et de la proximité

La carte maîtresse de l’association, aux yeux de son fondateur, est sans nul doute, sa proximité avec les citoyens et citoyennes. Avec une recette personnelle. « Mon père me répétait souvent lorsque j’étais enfant qu’on a tous deux oreilles et une bouche et qu’il faut donc écouter deux fois plus qu’on ne parle ».

Abdelaali El Badaoui détaille la méthode mise en place : « Nous cartographions les besoins des habitants, les réponses déjà existantes sur le terrain et ce qu’il manque en nous appuyant sur les associations déjà présentes et bien installées qui ont acquis la confiance des habitants. Nous essayons ensuite de connecter les besoins en éducation, en santé… ». Ce qui permet à son équipe d’avoir une lecture très pragmatique et en temps réel de ce qui se passe sur un territoire donné. 

L’association travaille avec de multiples acteurs en même temps : les collectivités, les associations, l’État mais aussi les entreprises comme EDF, Vinci ou L’Oréal. « Nous sommes très proches de cette dernière et de sa fondation et nous échangeons presque au quotidien sur ces enjeux de précarité » , se réjouit Abdelaali El Badaoui, heureux de voir que tous les acteurs économiques et politiques commencent à s’engager sur des dimensions plus sociétales. 

Banlieues Santé se voit un peu comme le logisticien des politiques publiques qui assurerait la liaison sur le dernier kilomètre en faisant le lien entre toutes les parties prenantes. « Nous sommes une association avec un modèle de réflexion hybride entre la startup, le grand groupe et les associations. Nous avons la capacité de développer rapidement des solutions pérennes et facilement duplicables sur d’autres territoires », estime l’entrepreneur. Ainsi, Banlieues Santé développe divers projets comme un dispositif de correction de la vue en partenariat avec la fondation Vision for Life d’Essilor et la Fondation Rothschild, un bus socio-esthétique avec L’Oréal, la création de tiers-lieux dont l’un consacré aux femmes à Clichy pour les accompagner dans leur insertion professionnelle, etc. Ce n’est qu’un début. 

Dupliquer le concept dans le monde entier 

Abdelaali El Badaoui parle vite, une idée en chasse une autre et son esprit semble ne jamais s’arrêter. L’homme est ambitieux pour Banlieues Santé. Pendant le confinement, l’association a été très sollicitée :  elle a créé une application pour traduire en 50 langues les mesures sanitaires et faciliter la distribution de repas, fourni plus de 250 000 repas et 31 500 kits d’hygiène ou encore équipé 500 personnes avec des lunettes. 

Avant la pandémie, l’entrepreneur a également lancé Banlieues School pour travailler sur tous les sujets liés à l’éducation concernant les 15 – 22 ans habitant dans les quartiers populaires et les zones rurales. Plus de 300 jeunes ont déjà bénéficié de cet accompagnement – pour trouver des stages, des alternances ou bénéficier de tutorat – et la plupart d’entre eux ont pu « doubler leur moyenne en seulement 4 mois » , annonce fièrement l’entrepreneur. Pour aller plus loin, l’association a également décidé d’accompagner des primo-délinquants avec le soutien des tribunaux. « Ils ont besoin de reprendre confiance en eux, d’avoir un cadre, d’être aidés psychologiquement parfois pour ne pas se laisser happer par le système » , confie le fondateur de Banlieues Santé. 

Désireux de renforcer sa présence sur le terrain en créant des espaces à vocation médicale et sociale comme Le Café des Femmes, des villages santé ou une maison du ressourcement pour donner du répit aux femmes en situation de précarité, Abdelaali El Badaoui a également lancé La France du Coeur, un fonds de dotation qui agira comme un bailleur de fonds privés pour initier des projets à impact nécessitant un local. Sans oublier la création – en cours – d’un accélérateur destiné à faciliter le développement d’associations et d’entreprises créées dans les quartiers et les zones rurales. Un choix qui n’a rien de surprenant quand on sait qu’Abdelaali El Badaoui est également ambassadeur des Déterminés, une association fondée par Moussa Camara.

On l’auras compris ; les projets sont nombreux. Banlieues Santé compte bien s’étendre rapidement dans le monde entier pour devenir, d’ici quelques années, une immense ONG d’envergure mondiale. L’association est déjà en cours de déploiement en région Rhône-Alpes, dans le Grand-Est mais aussi en Italie, au Maroc et aux États-Unis. Un projet est également en discussion au Brésil, fortement touché par la pandémie car « les sujets d’inégalités sociales existent partout dans le monde » , rappelle Abdelaali El Badaoui. Et ils nécessitent souvent les mêmes réponses.