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15 décembre 2021
Laura Flessel
Arthur Le Denn / Maddyness

Laura Flessel, maîtresse d’armes de la reconversion des athlètes

Des sportifs de haut niveau se lancent dans l’entrepreneuriat. Leur point commun : faire de leur esprit exigeant, acquis au cours de leur carrière, le moteur de leur nouvelle aventure. Nous consacrons une série de portraits à ces femmes et hommes à part. Au tour de l’escrimeuse Laura Flessel, double championne olympique, ancienne ministre des Sports et co-fondatrice de l’école Sport Excellence Reconversion.

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Laura Flessel, maîtresse d’armes de la reconversion des athlètes
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Article initialement publié le 10 novembre 2021

Elle a goûté l’or dès le début de sa carrière… et ne l’a plus jamais lâché. Laura Flessel est l’escrimeuse française la plus décorée de l’Histoire. Celle qui vient de fêter ses 50 ans, le 6 novembre 2021, affiche un palmarès des plus impressionnants : des championnats de France jusqu’aux Jeux olympiques, elle a été de toutes les compétitions majeures dans sa discipline. En s’imposant peu à peu comme une figure de proue du sport tricolore, jusqu’à le représenter en tant que porte-drapeau à Londres en 2012, Laura Flessel s’est taillé une place à part. D’abord écoutée de ses pairs, elle gravit les échelons jusqu’à coordonner la politique de l’État en matière sportive en tant que ministre d’Emmanuel Macron de 2017 à 2018. Redevenue simple citoyenne, elle entend favoriser la reconversion des athlètes de haut niveau. L’épéiste a co-fondé l’école Sport Excellence Reconversion à leur endroit.

Une conscience sportive et professionnelle

Laura Flessel n’a que six ans lorsqu’elle met, pour la première fois, la main sur une épée. « Ma mère m’encourageait à faire de la danse, comme ma sœur, narre à Maddyness celle qui est issue d’une famille de quatre enfants et dont le père, météorologue de profession, jouait au football. Tout de suite, je me suis dit que le tutu rose n’était pas fait pour moi. » Surnommée « la guêpe » pendant sa carrière de haut niveau, en raison de sa technique signature qui consistait à toucher ses adversaires au pied, elle se rappelle être tombée « sur une rétrospective d’un match de sabre ». Déterminée de caractère, elle arrive à plaider son cas auprès de ses parents… avant même d’avoir fait son entrée à l’école primaire. De quoi lui accumuler une expérience précoce et s’imposer, dès l’adolescence, aux championnats de Guadeloupe.

L’année 1990 est un tournant pour Laura Flessel. Titrée sur différents circuits caribéens, centraméricains et panaméricains, aussi bien au fleuret qu’à l’épée, la sportive met le cap sur la métropole dans le but de rejoindre concomitamment le Racing Club de France et l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep), à Paris. Elle récolte le fruit de plusieurs années d’entraînement en devenant, lors des Jeux olympiques d’Atlanta en 1996, la première championne d’épée féminine – l’épreuve n’existait pas avant cette date. Avant ceux de Sydney, en 2000, elle remporte par deux fois le championnat du monde de la discipline en 1998 et 1999. « Malgré ces succès, j’ai continué à mener un double cursus. L’escrime est un sport amateur, on est donc poussé à travailler à côté de l’entraînement. »

Titulaire d’un brevet de technicien supérieur en tourisme, Laura Flessel fait ses premières armes dans le monde associatif au début des années 2000 en tant qu’ambassadrice des organisations non gouvernementales Amref (Association pour la médecine et la recherche en Afrique), Handicap International et Plan France. Alors qu’elle échoue à conserver son titre de championne olympique à Sydney en 2000, l’escrimeuse ne fait pas le voyage pour rien. Elle fait la connaissance de Richard Hullin, alors directeur marketing de son sponsor Adidas France. « Je l’associe alors à toutes les initiatives qui tournent autour de son image, pour qu’elle alimente sa réflexion sur le sujet, se remémore-t-il. Aucun athlète n’est une machine à signer des autographes. Et surtout pas Laura. » Et l’épéiste d’abonder : pas de jus de cerveau, pas d’opération. Dans chaque situation, elle doit être en situation d’apprendre.

Des bancs des ministres à ceux… de l’école

À 40 ans, elle met fin à sa carrière sportive après les JO de Londres en 2012, en échouant dans sa volonté de remporter un troisième titre olympique. Laura Flessel entre alors dans la postérité de la discipline, assise sur une véritable montagne de médailles d’or : elle est donc double championne olympique, sextuple championne du monde et championne d’Europe. Elle a aussi été sacrée championne de France pas moins de 15 fois. Dès lors, elle renforce son engagement vis-à-vis de la communauté et de la chose publique. Elle fonde, entre autres, l’association Ti’Colibri pour promouvoir l’escrime dans les milieux défavorisés. « En gagnant dans mon sport, je suis devenue la porte-voix de différentes causes. Si je ne gagnais pas, le message ne passait pas. Pendant vingt ans, l’impératif était donc de gagner » , explique l’athlète, estimant que ses combats sur le terrain associatif lui ont permis de « s’oxygéner ».

Pour « rendre au pays » ce qu’il lui a donné, Laura Flessel endosse un rôle de plus en plus politique. Pendant cinq ans, de 2010 à 2015, elle est membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese) en raison de son expertise dans le domaine sportif. « J’ai travaillé dans la commission de l’éducation, puis dans les collèges femmes et Outre-mer » , souligne-t-elle, renforçant notamment ses liens avec le ministère des Sports en matière de lutte contre les discriminations. L’escrimeuse indique que c’est « l’accumulation d’un réseau par le sport, l’associatif et la politique » qui la mène à « structurer sa vision » à moyen terme. De quoi la propulser à la tête du ministère afin de coordonner la stratégie de l’État, alors qu’elle a soutenu Emmanuel Macron avant son élection de 2017. « J’ai été façonnée par le haut niveau. J’étais conditionnée pour repartir au combat et me remettre en question. »

De mai 2017 à septembre 2018, elle planche sur l’organisation des Jeux olympiques de Paris 2024 en faisant voter la loi dite « Olympique ». Mais ce sont les États généraux du sport qui représentent sa plus grande fierté à ce poste. « Nous avons mené un large travail interministériel pour lutter contre l’inactivité des jeunes, créer les maisons sport santé dans les quartiers plus éloignés, promouvoir la paix par le sport » , expose-t-elle ainsi, pointant le caractère « transversal » de l’initiative. L’événement politique confirme ses convictions quant au besoin des sportifs d’être accompagnés dans leur reconversion, en fin de carrière. « Le travail est un milieu presque aussi compétitif que le sport, lance la guêpe. Or, il peut être difficile de justifier de ses compétences devant un employeur estimant que taper dans un ballon ou lancer un javelot apporte peu de choses. » Laura Flessel mûrit alors l’idée d’une action post-ministère : une école spécialisée dans la reconversion de ces professionnels.

« Les qualités des sportifs sont transposables dans l’entreprise »

L’escrimeuse se rapproche de Richard Hullin, qu’elle a donc connu lorsqu’Adidas était son sponsor, pour lui proposer de co-fonder l’établissement à ses côtés. « Le nom de l’école est venu rapidement. Il est fidèle au parcours de Laura : Sport Excellence Reconversion » , pointe Richard Hullin, qui espère que le projet permettra aux sportifs de « ne pas être lâchés dans la nature après avoir connu les paillettes ». Pour ce faire, l’école a un crédo : le transfert de qualités. Les « apprenants champions » , que l’école accueillera à partir de janvier 2022 sur une vingtaine de campus du groupe ACE Éducation dans toute la France, étudieront à un rythme compatible avec celui de tout athlète. Visioconférence, e-learning, présentiel… Une panoplie d’outils a été mise en place pour éviter le décrochage en cours de route. « On sait qu’à l’approche des prochains Jeux olympiques, l’attention se réduira à mesure que la pression montera » , sourit Laura Flessel, qui entend « s’adapter à chacun ».

Laura Flessel

Si « 97 % des athlètes français vivent à moins d’une heure d’un campus » de l’école d’après l’ex-ministre, des ingénieurs pédagogiques ont pensé de nouvelles manières de découper les huit formations proposées – économie du sport, hôtellerie, tourisme, luxe, numérique, design, ainsi que l’entrepreneuriat dans ces domaines. « Si l’étudiant est obligé d’arrêter de travailler en milieu de session, il peut reprendre plus tard là où il s’est arrêté. S’il se blesse aux ligaments croisés, il a 6 à 9 mois devant lui avant de pouvoir pratiquer à nouveau et peut suivre la formation en accéléré. » L’objectif est de réduire le stress qui pèse sur les sportifs de haut niveau en fin de carrière, alors que « 40 % ont un niveau infra-bac ». Afin de leur faire « prendre conscience que leurs qualités sont transposables dans l’entreprise » , l’accès à l’école se fait sans condition de diplôme. Cinquante athlètes seront ainsi formés par an.

Laura Flessel, qui affirme qu’elle se tient prête à reprendre son rôle de porte-parole en vue des Jeux olympiques de Paris 2024, entend engager « un tour de France pour se rendre à la rencontre des syndicats et clubs sportifs » pour faire connaître son nouveau projet. De quoi mettre en avant des success stories telles que celle de Stéphan Caron, champion d’Europe de natation en 1985 depuis devenu directeur exécutif Europe de General Electric Commercial Finance. « Il y a toute une communauté à créer. Personne ne sera laissé pour compte : ni celui qui a toujours eu un rapport conflictuel à l’éducation, ni celui qui évolue dans une ligue ou discipline secondaire et qui n’a pas dix sponsors » , assure l’escrimeuse, déterminée à livrer bataille pour l’égalité des chances aussi longtemps qu’elle le pourra.

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