Décryptage
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21 janvier 2022
Photo par Hassan Pasha via Unsplash

Tiger, nouveau faiseur de rois dans l’écosystème tricolore

Avec pas moins de 6 licornes sur 7 investissements dans des entreprises créées en France, Tiger s'impose comme le nouvel investisseur à avoir dans sa table de capitalisation pour espérer prospérer.

C’est la réponse du berger à la bergère. 2021 a été l’année de Softbank : avec les levées de 360Learning, Swile et Sorare – les deux derniers étant désormais des licornes -, le fonds avait fait un retour fracassant dans l’écosystème tricolore, plusieurs années après sa prise de participation dans Criteo. 2022 est déjà celle de son rival historique, Tiger : en moins de trois semaines, le fonds a dévoilé des investissements dans les licornes Qonto, Ankorstore et Spendesk. Il est aussi présent au capital d’Ivalua, autre licorne tricolore, et de Dataïku, pépite créée en France et expatriée aux États-Unis. Le trait d’union tricolore entre ces deux géants de l’investissement s’appelle Vestiaire Collective. Tiger et Softbank y sont tous deux actionnaires.

Ceux qui prévoyaient que Softbank tue le match sur le marché français en seront pour leur argent. Tiger a renchéri et le dynamisme et l’ambition des entreprises françaises laissent penser que le bras de fer devrait continuer tout au long de l’année. Pour faire face au fonds asiatique, l’Américain n’a pas lésiné : il se murmure que certaines opérations ont été conclues après un pitch de quelques minutes seulement. Tiger sait ce qu’il cherche et il ne perd pas de temps lorsqu’il estime l’avoir trouvé.

« Il faut leur reconnaître un savoir-faire : ils savent jouer leur jeu pour gagner beaucoup », tranche, admiratif, un investisseur français. De fait, sur 7 investissements en France ou dans des entreprises nées en France – si l’on ajoute Dataïku – Tiger compte 6 licornes. Seule Fairmoney, dans laquelle le fonds a investi l’été dernier n’a pas (encore ?) dépassé le milliard de dollars de valorisation. Combien de fonds peuvent se targuer d’un tel palmarès ?

Un match fort peu souverain

L’étonnement provient peut-être de l’arrivée si tardive de Tiger dans l’Hexagone. « C’est un acteur qu’on voit dans la tech uniquement en périodes haussières, analyse un autre acteur financier. Ils ont d’énormes liquidités à déployer et de façon très rapide, c’est ce qui explique cette concentration d’investissements. » La partie de venture capital n’étant qu’une infime partie des enveloppes taille XXL que gère Tiger Global Management, cela explique aussi la capacité du fonds à se mobiliser vite et fort.

Les VCs français ont dû s’adapter à ces nouveaux standards. « L’intégralité du marché commence à refléter cette démarche parce que les entrepreneurs se calent sur le mieux offrant, constate un investisseur français. Tous les fonds agressifs nouent des deals en moins de 48 heures, avec des due diligences légères, y compris en amorçage. » De quoi laisser sur le carreau les plus prudents, dont certains enragent de cette inflation, notamment dans les opérations les plus early-stage. « Cela se justifie en late stage mais en amorçage ? Ils ont les moyens de faire des paris osés, tant mieux pour eux. Mais leur capacité d’accompagnement de ces entreprises est proche de zéro, c’est dangereux pour les fondateurs de faire confiance à ce type d’acteur aussi tôt », peste un investisseur qui a vu récemment un dossier lui échapper.

D’autres se veulent plus pragmatiques : « grâce à eux, on n’a pas arrêté de parler des licornes françaises depuis un an », constate l’un ; « ce serait hypocrite de la part des investisseurs français de dire ‘fontaine, jamais je ne boirai de ton eau’ », sourit un autre. Tous s’accordent à dire qu’au vu des sommes en jeu, il serait illusoire de penser à interférer. Personne ne souhaite se risquer à froisser le nouveau faiseur de rois.

Et la souveraineté, dans tout ça ? « Mais quel fonds européen peut aujourd’hui mettre des tickets de plusieurs centaines de millions à lui tout seul ? », interroge, goguenard, l’associé d’un grand fonds de la place. Eurazeo a récemment engrangé 1,6 milliard d’euros pour pouvoir jouer les trouble-fête dans ce face à face entre Softbank et Tiger. Les VCs tricolores l’attendent de pied ferme.