Décryptage#smart industry
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12 août 2022
Crédit : Yeray Sanchez

Les startups industrielles, encore freinées dans leur envol

Pour réindustrialiser et renforcer la souveraineté de la France, le gouvernement entend bien s’appuyer sur les startups industrielles à l’origine d’innovations de rupture. Une ambition qui ne pourra se réaliser qu’à condition d’offrir à ces sociétés l'environnement propice à leur développement.

Il suffit de regarder le nombre d’écoles représentées au salon Global Industry -une seule- et celles présentes à VivaTech pour voir où semble battre le cœur des Français aujourd’hui. Le monde de l’industrie peine à attirer de nouveaux salariés alors même qu’il est essentiel au développement de solutions d’avenir et contribue à la souveraineté de tous pays. 

Un écosystème à structurer

Quelques entrepreneurs et entrepreneuses se sont lancés dans des projets industriels. Ces pépites, qui tentent d’inventer la mobilité décarbonée ou les pompes cardiaques de demain, seraient environ 1600 dans l’Hexagone selon le chiffre avancé par Bpifrance. “Jusqu’à présent il n’y avait pas d’indicateurs précis permettant de qualifier une startup « d’industrielle ». Aussi au sein du Collectif Startups Industrielles France nous sommes convaincus que le nombre réel de startups industrielles est bien supérieur à celui-ci”, estime, de son côté, Eléonore Blondeau, présidente et co-fondatrice du Collectif Startups Industrielles France (CSI France). 

Encore à ses prémices, cet écosystème commence à se structurer, via des associations comme le Collectif Startups Industrielles France ou Start Industrie qui réunit des organisations (la Ferme Digitale, Alliance NewSpace France,ou encore CleanTech Open France, etc) soucieuses de construire ensemble une vision forte de l’industrie. Ce mouvement de structuration se poursuit depuis l’annonce du plan France 2030 qui fait la part belle à la réindustrialisation et aux acteurs innovants du secteur. 

En janvier dernier, une enveloppe de 2,3 milliards d’euros et la mise en place d’un guichet unique pour soutenir ces sociétés dans leur installation, ont également été annoncés par le gouvernement via le Plan Startups et PME Industrielles. Jugé « insuffisant » par Eléonore Blondeau, ce dernier montre néanmoins que le pays “va dans la bonne direction et donne un indicateur fort envoyé au marché en replaçant l’industrie au coeur de sa stratégie” . Mais le chemin à parcourir reste long. Ces pépites paient aujourd’hui le prix de 50 ans de politique française de désindustrialisation. Pour leur donner le pouvoir de déployer tout leur potentiel, plusieurs freins doivent être levés. 

Dépoussiérer l’image de l’industrie 

Une image d’Epinal colle encore à la peau du monde industriel. Eléonore Blondeau et Aurélien Gohier, fondateur de la newsletter et du podcast #Industry4Good, reconnaissent tous deux qu’aujourd’hui, l’évocation de l’industrie fait immédiatement penser à “des usines, du travail à la chaîne » et des salariés souvent déscolarisés. Des clichés loin de la réalité. Il est “urgent de recréer un imaginaire collectif sur ce qu’est l’industrie aujourd’hui, d’une part chez les professionnels de l’innovation et d’autre part au sein du grand public”, lance comme un appel Eléonore Blondeau. Car loin d’être un sujet mineur, cette image est aussi ce qui poussera, ou non, les investisseurs et les salariés à s’intéresser à ces sociétés.

Au-delà des nombreux progrès apportés dans les usines -réduction des nuisances sonores, des émissions de CO2, de la pénibilité- , les startups industrielles proposent aujourd’hui des projets novateurs. Corwave développe des pompes cardiaques, Ÿnsect cultive des insectes destinés à la nourriture animale et demain, humaine, Gazelle Tech développe une voiture électrique légère… Créatrices d’innovations de rupture, porteuses de sens, les sociétés citées peinent pourtant à recruter. 

Pour casser cette image, Sport dans la Ville a organisé, en juin dernier, les “Olympiades de l’industrie” afin de “démocratiser les métiers de l’industrie à destination des collégiens et des lycéens” , explique Eléonore Blondeau. Et le sujet doit même être abordé plus tôt, estime Aurélien Gohier : “l’éducation doit se refamiliariser avec l’industrie. Nous sommes dans une génération où on parle beaucoup mais on ne sait plus faire les choses” . Sans cette pédagogie, le manque de talents dans le secteur ne fera qu’empirer.

Une nouvelle image oui mais gare à ne pas la survendre non plus, alerte Aurélien Gohier. Qui rebondit : “Les grandes puissances ne sont pas devenues industrielles en le décrétant mais en faisant. Je ne suis pas fan de l’idée d’une course aveugle aux étoiles, mais quand Kennedy prononce son discours « We choose to go to the Moon » à Houston en 1962, il en fait littéralement une mission d’Etat, une vision de l’innovation pour tout un pays.”, débute t-il. “Sans chercher à dupliquer un modèle”, l’Hexagone doit réussir à unifier autour d’un nouvel imaginaire de l’innovation industrielle.

Manque de financement et réglementation pèsent sur les startups 

Les startups industrielles oeuvrent dans des verticales très diverses: agriculture, spatial, mobilité, santé… Pourtant, elles sont toutes confrontées à certains freins communs qui ralentissent leur développement : “le financement en fonds propre en phase de pré-industrialisation ainsi que l’acquisition du foncier adapté à cette même phase, la complexité réglementaire et le manque de talents” pointent les deux experts. 

La complexité administrative qui touche le monde de l’industrie et chaque verticale adressée en particulier est un poids énorme pour les entreprises qui peut en pousser certaines à se tourner vers d’autres Etats pour se développer. Aurélien Gohier cite les cas de SeaBubbles et le Flyboard Air de Franck Zapata qui, avant la pandémie, ont eu des difficultés à obtenir les autorisations nécessaires pour tester leur solution sur l’eau. Plus globalement, Eléonore Blondeau note que la “complexité réglementaire empêche de comprendre à quelles homologations ou certifications sont soumises les startups”  et donc de pouvoir évaluer leur coût réel. Or ce dernier conditionne inévitablement les financements dont elles auront besoin. Et ceux-ci sont clairement élevés. 

Les startups industrielles se développent en trois phases : innovation (R&D), pré-industrialisation et production industrielle. En une phrase, Aurélien Gohier résume le problème : “implanter une usine en France, c’est souvent un parcours du combattant”. Ces projets nécessitent à la fois, beaucoup de temps -de l’idéation à la mise en production- et de fonds pour financer la phase de R&D, les prototypes et la production, voire la construction de sites industriels. Aujourd’hui, les business angels et les banques financent certaines phases de développement de ces startups ou un entrepreneur connu mais “il faut faire évoluer le système de modèle d’investissement” en le rendant plus cohérent avec les besoins de ces entrepreneurs. 

Coopérer et mutualiser les besoins 

Monter une startup industrielle est loin d’être une chose aisée. Marc Simoncini le reconnaissait lui-même au moment du lancement de ses vélos électriques Angell, confiant avoir choisi le modèle le plus compliqué pour sa dernière expérience entrepreneuriale.

Les entrepreneurs du secteur ont besoin d’être accompagnés dans le développement de leur société. « Les acteurs de l’écosystème startup ont une culture digitale et du service mais peu ou pas industrielle et doivent donc monter en compétences pour mieux comprendre les besoins des startups industrielles et les accompagner de façon adaptée« , analyse Eléonore Blondeau. “De plus en plus de startups font appel à des consultants ou des mentors expérimentés” pour les aider à élaborer la meilleure feuille de route possible et ainsi, “gagner un temps précieux” et éviter quelques écueils, constate Aurélien Gohier.

Les industriels, les PME et les ETI ont également un rôle fort à jouer en « mettant à disposition de ces sociétés leurs ressources techniques, foncières, humaines et bien sûr financières. Cela peut passer par de la prestation de conseil en R&D ou industrialisation, la réhabilitation de leurs bâtiments pour créer des Repères de l’Industrie, créer un cadre de collaborations avec, par exemple, des facilités de paiement voire la création de fonds de filière où 80% pourraient être réservés à la transformation des PME/ETI et 20% à l’industrialisation des startups industrielles », égraine la présidente du Collectif Startups Industrielles France. 

Des synergies et des collaborations existent déjà entre certains groupes et ces startups. Dassault Systèmes a créé son propre accélérateur de startups, le 3DEXPERIENCE Lab, qui s’appuie notamment sur la plateforme 3DEXPERIENCE -un espace d’innovations dédié aux acteurs industriels- et une offre dédiée aux startups. L’idée générale est alors de donner accès à certaines technologies, d’accompagner la création de solutions technologiques ou de conseiller sur le marketing d’un produit. Interstellar Lab s’appuie sur la solution cloud de Dassault. La startup XSun, qui développe un drone solaire, utilise les outils de conception et de simulation de Dassault Systèmes pour analyser les performances de son futur véhicule.

Au-delà de ce type de partenariats, Aurélien Gohier appelle aussi à la mutualisation des compétences entre des acteurs présentant des besoins similaires ou complémentaires. A ses yeux, il est essentiel de ne pas tomber dans l’écueil de la “guerre des chapelles” en créant des écosystèmes territoriaux. « Beaucoup de filières industrielles et de groupements professionnels sont ‘trustés’ par tel ou tel grand groupe industriel, et on peut parfois y tourner en rond, pas toujours dans l’intérêt collectif ». L’objectif restant d’éviter que la seule issue de ces startups industrielles ne soient de voir leur technologie et leur propriété intellectuelle et industrielle rachetées par un grand groupe.