Depuis son lancement, l'émission « Qui veut être mon associé ? » sur M6 s’est imposée comme une vitrine à part entière de l’entrepreneuriat français. Pour les fondateurs, le show TV offre une exposition médiatique difficile à obtenir autrement. Pour les jurés, elle permet d’incarner l’investissement auprès du grand public. Mais ce succès médiatique a un revers : une fois la diffusion passée, les suites économiques des deals restent largement invisibles.
C’est précisément ce flou que Benoît Fruchard, conseiller en gestion de patrimoine et fondateur de Cleerly, a voulu documenter. « Dans mon métier, on regarde toujours l’écart entre la promesse et la réalité d’un produit financier. J’ai voulu appliquer exactement la même logique à «Qui veut être mon associé ? », explique-t-il.
Pendant plusieurs mois, il a analysé l’ensemble des accords annoncés sur les cinq premières saisons de « Qui veut être mon associé ? », en croisant documents juridiques, échanges avec les entrepreneurs et retours directs de plusieurs jurés.
Révélation n°1 : la moitié des deals se font, mais pas toujours aux montants annoncés
Premier enseignement, loin de l’idée d’une arnaque télévisuelle généralisée : les investissements existent. D’après les données de Benoit Fruchard, sur 122 deals annoncés en plateau lors des cinq premières saisons, 63 auraient effectivement abouti, pour 11,7 millions d’euros réellement investis, contre 26,1 millions d’euros promis à l’antenne.
En valeur, environ 43 % des montants annoncés arriveraient donc effectivement dans les startups. « Je pensais que le taux de concrétisation serait beaucoup plus bas. En nombre de deals, on est quand même au-dessus de 50 % », reconnaît Benoît Fruchard. La différence se joue surtout sur les tickets.
L’écart se joue principalement sur les tickets. Le montant moyen passerait de 214 000 euros promis à 178 000 euros investis, sous l’effet des audits financiers, juridiques et opérationnels réalisés après l’émission.
Autre enseignement clé : la dynamique s’érode avec le temps. Les deux premières saisons affichaient près de 60 % de deals concrétisés. Les suivantes tomberaient sous les 40 %, avant un léger redressement récent. Effet de maturité de l’émission, projets plus médiatisés ou contexte macroéconomique moins favorable à l’early stage, l’analyse soulève des hypothèses, mais ne permet pas de trancher sur une cause unique.
Révélation n°2 : des jurés très inégaux face au closing
À ces chiffres s’ajoute le facteur humain. 17,4 % des deals seraient finalement refusés par les entrepreneurs eux-mêmes, après l’émission. Un chiffre qui confirme un constat partagé dans l’écosystème : certains fondateurs viennent avant tout chercher un coup de projecteur.
Côté investisseurs, les écarts sont marqués. Parmi les jurés présents au moins deux saisons, certains affichent une forte capacité d’exécution. Éric Larchevêque concrétiserait 62,5 % de ses engagements, un taux qui monte à 81,25 % si l’on exclut les refus des entrepreneurs. Jean-Pierre Nadir, lui, atteindrait 59,1 %, et même 95,45 % en neutralisant les rétractations côté fondateurs. Anthony Bourbon se situerait autour de 58 %.
À l’inverse, selon les données collectées par Cleerly, Tony Parker n’aurait concrétisé aucun deal à ce stade. L’ancien basketteur a pourtant formulé 10 offres pour 1,6 million d’euros, avant de se retirer de huit dossiers et d’essuyer deux refus d’entrepreneurs.
Ni eldorado, ni illusion : un filtre médiatique puissant
À l’heure où la saison 6 a débuté il y a deux semaines, l’enquête de Cleerly apporte un éclairage plus nuancé que le débat caricatural autour de «Qui veut être mon associé ? ». L’émission n’est ni un eldorado, ni une illusion totale. Elle agit comme un filtre médiatique puissant, qui accélère certains parcours et rappelle une vérité connue des investisseurs : entre la promesse et le closing, il reste toujours un monde.
Ces chiffres rappellent également une réalité rarement explicitée : à contre-courant du reste du VC, «Qui veut être mon associé ? » sélectionne majoritairement des projets B2C. Produits alimentaires, marques de consommation, objets du quotidien, concepts retail ou services grand public. Des business “sexy” pour la télévision, mais souvent regardés avec plus de prudence par l’écosystème du capital-risque traditionnel.
Dans l’univers de l’investissement, ces projets sont perçus comme plus risqués, plus dépendants du marketing et plus difficiles à scaler que des modèles B2B. Une tension structurelle qui peut aussi expliquer pourquoi certains deals s’effritent après le plateau : ce qui fonctionne à l’écran ne résiste pas toujours à une analyse plus froide du marché, des marges ou de la distribution.