Régulièrement accusé d'être «l’homme aux 1 000 milliards d'euros de dette», Bruno Le Maire joue les professeurs depuis qu’il a quitté Bercy. Du côté de la Suisse auprès d’étudiants, mais aussi dans les divers salons et conférences auxquels il prend part. Dans le sillage de Thierry Breton l’an passé, l’ancien ministre de l’Économie est venu à Tech&Fest à Grenoble pour livrer un plaidoyer en faveur de la souveraineté technologique européenne.
Avant de donner sa recette pour restaurer cette dernière, Bruno Le Maire a dressé l’état des lieux de la situation actuelle et il n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. A ses yeux, l’Europe est complètement larguée face aux États-Unis, qui ont choisi la voie protectionniste à grande intensité avec Donald Trump, et la Chine, qui fait déferler sa vague de produits en tous genres, et notamment technologiques, sur le territoire européen. «La Chine a une stratégie, l’Europe n’en a pas. On change de stratégie tous les 6 mois avec la présence tournante de l’Union européenne», observe Bruno Le Maire. «Xi Jinping (le président chinois, ndlr) a fait plier les États-Unis avec les terres rares. La Chine sera la grande gagnante de la séquence actuelle, l’Europe est hors course», tranche-t-il.
Revenir dans la course face aux États-Unis et à la Chine
Malgré ce constat terrible, l’ex-ministre de l’Économie estime qu’il existe encore une voie pour permettre à l’Europe de revenir dans la course. Mais cela doit être tout de suite et se traduire par une stratégie ambitieuse. «Nous devons regagner notre souveraineté avec un ‘Projet Manhattan’ pour notre souveraineté technologique, en particulier sur les semi-conducteurs et l’IA», estime Bruno Le Maire. Ce terme renvoie au projet éponyme des Américains visant à mettre au point une bombe atomique au cours de la Seconde Guerre mondiale. Un projet, qui déboucha sur les premiers bombardements à l’arme atomique à Hiroshima et Nagasaki en août 1945, qui a d’ailleurs été largement mis en lumière dans le film «Oppenheimer», sorti en 2023.
Dorénavant, l’utilisation du terme «Projet Manhattan» est repris pour décrire les programmes colossaux pour aboutir à des ruptures technologiques majeures. Les observateurs qualifient ainsi le projet de la Chine pour mettre au point un prototype de machine capable de graver les puces les plus avancées au monde à Shenzhen, mais également «Mission Genesis», l’un des programmes américains les plus faramineux de l’histoire pour s’appuyer sur l’IA afin d’accélérer les découvertes scientifiques.
1 000 milliards d’euros sur 10 ans
Pour Bruno Le Maire, le «Projet Manhattan» européen pour les semi-conducteurs et l’IA doit respecter certaines conditions pour se mettre en place. «C’est un projet à mener à 6, car on n’y arrivera pas à 27. Cela pourrait se faire avec l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Pologne», assure-t-il. Et d’ajouter : «Il faut arrêter de séparer les producteurs des consommateurs.»
Pour mettre ce projet sur les rails, l’ancien locataire de Bercy estime qu’il faut des moyens à la hauteur des ambitions européennes. «Il faut de l’argent ! On a su trouver 750 milliards d’euros pendant le Covid, pour protéger notre héritage passé. Mais pour l’instant, nous ne sommes pas capables de faire la même chose pour notre avenir. J’aimerais qu’on trouve autant d’argent pour nos enfants», souligne-t-il. «Pour ce projet, cela signifie mettre 100 milliards d’euros par an sur la table, soit 1 000 milliards au total, pour combler notre retard face aux États-Unis et à la Chine», ajoute Bruno Le Maire au niveau du chiffrage de cette initiative.
«C’est maintenant ou jamais !»
Aux yeux de l’ex-ministre, il faut arrêter de se flageller et capitaliser sur nos atouts. « La France a la capacité d’être leader. Je vois qu’on passe son temps à se jeter des sacs de cendres sur la tête... Moi, je suis fier d’être à Grenoble. Je suis fier du CEA, fier de nos scientifiques, de nos chercheurs, des systèmes microélectroniques», indique-t-il.
Avec un ton combatif, il a conclu son plaidoyer avec un dernier appel : «N’ayons pas peur des nouvelles technologies, il faut les maîtriser. Il est minuit moins une. Il est impératif d’avoir une méthode plus rassemblée, plus massive et plus rapide. Sinon, nous serons des esclaves de la Chine et des États-Unis. C’est maintenant ou jamais !»