Faire all-in sur une seule carte peut-il s’avérer fatal ? Au casino, évidemment, mais également en matière d’innovation. A l’heure où tous les regards sont braqués sur l’intelligence artificielle, la France ne cesse d’accélérer dans son domaine, en tout cas en matière de financement, tandis que l’Allemagne opte pour une diffusion plus large de l’innovation dans son tissu industriel. C’est ce qui ressort de l’étude annuelle sur l’évolution des investissements dans la tech des deux côtés du Rhin en 2025 réalisée par le fonds franco-allemand Iris.
De prime abord, les écosystèmes tech français et allemand évoluent dans un contexte relativement similaire, marqué par la raréfaction des tours de table et une montée en puissance inexorable de l’IA. Dans le détail, les investissements dans les startups françaises se sont élevés à 7,2 milliards d’euros (+2 %), malgré un recul du nombre d’opérations (591 tours de table, -24 %). Dans le même temps, ce sont 7,5 milliards d’euros qui ont été investis dans la tech allemande, comme en 2024, avec néanmoins une baisse un peu plus limitée du nombre de tours de table (1 426 opérations, -3 %).
Focus sur l’IA en France, meilleure répartition sectorielle en Allemagne
En revanche, c’est sur la concentration du capital que la différence se fait. En France, les dix plus grosses opérations ont représenté l’an passé 37 % des montants investis, soit 2,6 milliards d’euros. Un pourcentage qui tombe à 31 % en Allemagne. Cette concentration du capital en France concerne sans surprise l’IA : 3 milliards d’euros ont ainsi été investis dans le secteur (+21 %) dans l’Hexagone en 2025. Mistral AI, avec son méga-tour de table de 1,7 milliard d’euros, a largement contribué à un tel total. «Mistral AI apparaît comme le seul contrepoids au modèle américain», souligne Julien-David Nitlech, Managing Partner d’Iris.
Face au modèle français axé sur la concentration, l’Allemagne opte de son côté pour une approche plus diversifiée afin de nourrir son tissu industriel. En effet, l’écosystème d’outre-Rhin se caractérise par une meilleure répartition sectorielle dans ses investissements, notamment dans le software, l’énergie, la santé, les transports et la fintech. Toutefois, deux secteurs tirent leur épingle du jeu : la robotique, qui a vu ses investissements bondir de 432 % sur un an avec des opérations comme celles de Quantum Systems (340 millions d’euros en deux tours de table) et Neura Robotics (120 millions d’euros), et l’éducation. «Leur politique d’innovation correspond à ce qu’on a fait il y a 10 ans. De son côté, la France est confrontée à une évaluation de son modèle», observe Julien-David Nitlech.
«La France commence à dévier de sa trajectoire»
Entre ces deux dynamiques différentes des deux côtés du Rhin, que faut-il en retenir ? Globalement, le marché français finance désormais moins de projets, mais avec des tickets beaucoup plus élevés, dans une logique d’exécution et de passage à l’échelle. Néanmoins, le financement de seulement 591 startups en France en 2025 pourrait être le signal d’un assèchement du deal flow et d’une précarité de l’environnement entrepreneurial. D’ailleurs, 1 entrepreneur sur 4 songe à redevenir un salarié d’ici 2027, selon une étude récente de Qonto.
Aux yeux de Julien-David Nitlech, le manque de diversification en France pourrait constituer un risque, surtout dans un contexte où la réindustrialisation est un enjeu majeur face à la concurrence chinoise et américaine. «Il y a une polarisation des investissements très violente, ce qui colle plutôt bien à la dynamique actuelle du monde. Mais ce manque de diversification devrait être quelque chose qui nous interpelle. Ce qu’on retient, c’est que la France commence à dévier de sa trajectoire», analyse l’investisseur.
Diversifier pour «éviter une atrophie de l’écosystème»
Autrement dit, la clé est d’éviter de mettre tous ses œufs dans le même panier. Mais plus globalement, cela pose la question de la politique d’innovation de la France pour l’avenir à un an d’une élection présidentielle où la «Startup Nation» risque de ne pas être à la fête. Dans ce contexte, Julien David Nitlech insiste sur «la nécessité d’une diversification plus marquée des investissements en France pour éviter une atrophie de l’écosystème». Dans ce sens, il recommande une déconcentration légère du capital, avec des investissements plus distribués pour embarquer l’industrie et les secteurs français dans l’usage de l’IA.
Selon l’étude d’Iris, l’inspiration est donc à trouver du côté de l’Allemagne qui mène une politique d’innovation plus large, incluant l’éducation, la défense, la robotique et la santé. L’Allemagne présente d’ailleurs une distribution plus équilibrée avec environ 17 levées supérieures à 100 millions d’euros, couvrant des secteurs variés : défense (Helsing), robotique (Quantum Systems), IA (Black Forest Lab) et spatial (Easer Aerospace). A titre de comparaison, seulement 6 levées, en dehors de celle de Mistral AI, dépassent les 100 millions d’euros, ce qui montre une concentration très forte du capital sur quelques projets. Or une déconcentration du capital et un soutien plus large à différents secteurs, notamment industriels, pour accompagner la réindustrialisation et la compétitivité face aux grandes puissance sont nécessaires pour pérenniser l’innovation.