En 2026, l’euphorie de la « hype IA » est derrière nous. La découverte de l’IA générative a laissé place à l’ère de la construction, de l’industrialisation et, disons-le franchement, du pragmatisme.
Pourtant, la réalité de notre écosystème français et européen est aujourd’hui marquée par une fragilité croissante de nos dirigeants face au retournement du marché et à la chute des levées de fonds. J’ai vu grandir avec fierté la première génération de la French Tech, celle des pionniers du web et du e-commerce. Mais aujourd’hui, cette nouvelle garde d’entrepreneurs s’attaque à des innovations de rupture encore plus pointues (IA, quantique, cybersécurité) et à forte portée géopolitique. Pour faire grandir cette deuxième génération avec le même succès, nous devons la soutenir : l’urgence est de bâtir un véritable « Mittelstand » technologique.
Le marché indien, un formidable terrain de jeu
Il y a quelques jours, j’ai eu la chance de participer à l’India AI Impact Summit. Là-bas, j’ai vu la startup indienne Sarvam AI dévoiler ses propres modèles souverains, entraînés sur des données locales pour concurrencer ChatGPT ou Claude (Anthropic) par une approche culturellement adaptée à la diversité linguistique de l’Inde.
À New Delhi, le mot d’ordre du sommet s’affichait en grand : « AI for All ». Mais ne nous y trompons pas : pour que l’IA soit vraiment « à tous », elle ne doit pas appartenir à quelques-uns.
Loin du sacro-saint « Proof of Concept » cher à nos grands groupes, l’ambition est d’emblée industrielle : un déploiement massif pour mettre la puissance de l’IA entre les mains de 1,4 milliard d’Indiens. Pour ces entrepreneurs, le sujet n’est plus l’expérimentation, mais l’intégration à l’échelle ultrarapide.
Le marché indien est un formidable terrain de jeu pour ce passage à l’échelle, comme le prouve d’ailleurs le succès de la fintech française sur place avec des acteurs comme Lyra devenue un acteur incontournable des paiements pour plus d’un milliard d’Indiens. Ce pragmatisme, orienté business et déploiement de masse, est exactement le choc culturel dont notre écosystème européen a besoin.
Les échanges ont confirmé une chose : l’Inde regarde l’Europe — et la French Tech — avec un immense respect, notamment sur nos modèles d’IA frugaux et verticaux. Des alliances commerciales entre nos deux écosystèmes sont plus que jamais possibles.
De la Startup Nation au Mittelstand technologique
Pendant ce temps, en Europe, nous nous flattons de produire 15 % de la recherche mondiale en intelligence artificielle. Nous avons les meilleurs cerveaux et des modèles d’excellence. Des acteurs comme Mistral AI ou Prisme AI prouvent chaque jour la robustesse de notre ingénierie face aux géants américains. Cette excellence s’incarne aussi dans notre capacité à développer des IA « verticales » ultraspécialisées : à l’image d’Ordalie dans la LegalTech, qui garantit une maîtrise de bout en bout sur des données juridiques critiques, ou d’Upmeet sur l’optimisation B2B. Mais pour que toutes ces startups deviennent les piliers de notre souveraineté technologique, elles n’ont plus besoin de subventions d’amorçage : elles ont besoin d’être intégrées dans les processus industriels de nos grandes entreprises.
L’Europe ne souffre pas d’un manque d’idées, elle souffre d’un manque de clients. Il faut impérativement bâtir un « Mittelstand » européen de l’innovation. Un tissu d’entreprises de taille intermédiaire, robustes et innovantes, capables de rivaliser mondialement.
C’est vrai pour le logiciel, avec des IA verticales et B2B d’excellence, mais c’est aussi vrai pour notre infrastructure physique, avec des acteurs comme SiPearl pour nos microprocesseurs.
Pourtant, le paradoxe est frappant : si nos levées de fonds ont progressé de 18 % en 2025 pour atteindre 55 milliards d’euros, l’investissement en IA sur notre continent reste sept fois inférieur à celui des États-Unis. Pour que nos pépites deviennent les piliers de notre souveraineté technologique, elles n’ont plus seulement besoin de subventions d’amorçage ou de capitaux volatils : elles ont besoin d’être intégrées massivement dans les processus industriels de nos grandes entreprises.
Face à l’écosystème indien qui déploie l’IA à une échelle vertigineuse, l’autonomie européenne ne se gagnera pas uniquement par des aides publiques, mais en projetant nos talents à l’international et en transformant nos innovations en carnets de commandes solides.
Le « choc de la demande » comme arme de souveraineté technologique
C’est tout l’enjeu du 2e Baromètre européen de l’IA, « United by Tech » réalisé par JFD, EY Fabernovel et une coalition exceptionnelle de 30 leaders européens, que nous venons de remettre au gouvernement. Le message est un appel à l’action pour organiser ce fameux « choc de la demande ». Avec notre coalition, nous avons fixé un cap ambitieux : atteindre 9 % d’achats privés innovants auprès de startups européennes d’ici deux ans pour positionner la France au niveau de la moyenne européenne.
Des acteurs historiques majeurs de notre coalition montrent déjà la voie vers cette échelle mondiale. À l’image de L’Oréal, qui vient tout juste d’annoncer un investissement colossal en Inde, pour ouvrir son grand hub mondial « Beauty Tech et IA » à Hyderabad, d’Allianz, ou d’un fleuron industriel comme TotalEnergies qui déploie massivement l’IA au service de la transition énergétique, ces grands groupes ont compris que l’open-innovation devait désormais se traduire en alliances industrielles et en carnets de commandes pour garantir notre sécurité technologique commune. C’est l’objectif même de JFD aujourd’hui : créer ces alliances stratégiques. Transformer la rencontre en contrats commerciaux pour donner des débouchés structurants pour nos entreprises innovantes.
Si nous voulons imposer notre « troisième voie » face au duopole sino-américain, il est temps que nos grands groupes, à l’instar d’impulsions données par le public, assument leur rôle de premiers clients. La souveraineté technologique ne se décrète pas, elle se construit, et surtout, elle s’achète. Il est grand temps de remplir les carnets de commandes de nos pépites technologiques !