On a appris à toute une génération que l’entrepreneuriat passait forcément par la création d’une startup. Créer « sa boîte », lever des fonds, disrupter un marché, scaler vite : ces codes se sont imposés comme la norme du succès entrepreneurial. Pourtant, cette vision largement médiatisée ne reflète qu’une partie de l’entrepreneuriat en France. Elle laisse également dans l’ombre une opportunité majeure, encore trop peu envisagée par les jeunes : le repreneuriat.
Le repreneuriat, angle mort de l’entrepreneuriat en France
L’activité économique repose avant tout sur les TPE, PME et ETI. Elles constituent le cœur du tissu productif et font vivre les territoires. Or, selon une étude de Bpifrance Le Lab, environ 370 000 TPE-PME-ETI pourraient changer de mains d’ici à 2030, un mouvement de transmission qui concerne près de 3 millions d’emplois. Derrière ces chiffres se joue un enjeu majeur : faute de repreneurs, des entreprises viables risquent de disparaître, non par manque d’activité, mais par manque de succession, emportant avec elles des savoir-faire et des emplois locaux souvent irremplaçables.
Face à ce constat, les pouvoirs publics ont eux-mêmes tiré la sonnette d’alarme. Le ministère de l’Économie a lancé une mission dédiée à la transmission-reprise d’entreprises, afin de lever les freins encore trop nombreux : manque de visibilité, complexité des démarches, difficultés de financement ou encore méconnaissance du sujet chez les jeunes actifs. Car, contrairement à certaines idées reçues, reprendre une entreprise n’est ni réservé à une élite financière, ni incompatible avec l’innovation.
Les profils des repreneurs évoluent d’ailleurs sensiblement. Aujourd’hui, près de 40 % des repreneurs ont moins de 40 ans, une proportion en nette progression.
Reprendre une entreprise : une opportunité stratégique et durable
Beaucoup voient dans la reprise une opportunité de gagner du temps, en s’appuyant sur un modèle économique déjà existant, une clientèle fidèle et des équipes en place. Là où la création ex nihilo implique souvent plusieurs années d’incertitude avant d’atteindre l’équilibre, la reprise permet d’entreprendre sur des bases plus solides, tout en laissant une large place à la transformation, à la modernisation et à l’innovation.
Pourtant, le narratif dominant continue de glorifier presque exclusivement la création de startup. Écoles, médias, dispositifs d’accompagnement : tout concourt à valoriser l’acte de créer, beaucoup moins celui de reprendre. Cette vision partielle de l’entrepreneuriat détourne une partie des jeunes talents d’une voie pourtant essentielle pour l’économie française. Reprendre une entreprise, ce n’est pas « faire moins bien » que créer. C’est assumer une responsabilité économique et sociale immédiate, piloter une organisation existante, préserver des emplois et parfois réinventer un héritage entrepreneurial.
Sur le plan financier également, la reprise souffre d’idées fausses. Une entreprise déjà en activité dispose de flux de trésorerie, d’un historique comptable et d’actifs tangibles, autant d’éléments qui peuvent faciliter l’accès au financement par rapport à une startup sans chiffre d’affaires. Avec un accompagnement adapté, le repreneuriat devient une option crédible et structurante, y compris pour de jeunes entrepreneurs.
Il est donc temps d’élargir notre vision de l’entrepreneuriat. À l’heure où des centaines de milliers de dirigeants cherchent un successeur, le repreneuriat n’est plus une option secondaire : c’est un enjeu stratégique national. Pour les jeunes générations en quête de sens, d’impact et de responsabilité, reprendre une entreprise peut être un projet tout aussi ambitieux et parfois plus durable que la création d’une startup.
Arrêter de rêver uniquement de startup, ce n’est pas renoncer à l’audace. C’est reconnaître que préserver, transformer et faire grandir l’existant peut être l’une des formes les plus puissantes de l’entrepreneuriat d’aujourd’hui et de demain.