À Paris, le BankTech Day 2026 organisé par le pôle de compétitivité Finance Innovation a réuni banques, startups, investisseurs et experts de la tech autour d’un enjeu devenu central : la souveraineté bancaire. Dans un contexte de tensions géopolitiques, d’accélération technologique et de dépendance accrue aux grandes plateformes internationales, l’événement s’est imposé comme un espace de dialogue stratégique. Au coeur des échanges : comment construire une banque européenne à la fois innovante, compétitive… et souveraine ?
Souveraineté technologique : un réveil européen sous contrainte
Alors que la technologie s’impose peu à peu comme le socle des services financiers, la banque change de nature. Elle n’est plus seulement un intermédiaire : elle devient une infrastructure critique, exposée à des risques technologiques croissants.
“Le secteur bancaire est devenu un monde de très haute technologie”, insiste à ce sujet Laurent Benatar, directeur général Technologies et Opérations chez BPCE. Une mutation qui s’accélère, portée par “une prise de conscience croissante ces dernières années, notamment en matière de cybersécurité et de souveraineté”.
Face à l’évolution et la professionnalisation du métier de hacker et à une explosion du risque cyber, les établissements bancaires n’ont d’autre choix que de renforcer leur maîtrise technologique. “Pour rester souverains, il faut être capables de développer des solutions, de savoir faire mais aussi de savoir comprendre”, explique Laurent Benatar.
Pierre Ernst, secrétaire général et membre du directoire de LBP AM invite par ailleurs à des choix technologiques structurants pour plus de souveraineté. Il plaide pour des initiatives concrètes, notamment sur les infrastructures : “avoir des data centers basés en France, opérés par des acteurs français permet de construire une stratégie numérique sur un socle sécurisé”, et développer des partenariats visant à nourrir des cas d’usages concrets en IA et blockchain.
“Entre l’IA et la tokenisation, on va connaître des transformations comme il n’y en a pas eu depuis très longtemps dans le secteur bancaire”, anticipe-t-il. En ligne de mire : une finance plus instantanée, capable de fonctionner “24 heures sur 24, 7 jours sur 7”, en rupture avec des processus encore jugés “extrêmement longs”.
On l’aura compris : au-delà du secteur bancaire, c’est bien toute la souveraineté technologique européenne qui est en jeu. Et le diagnostic est frontal.
“Aujourd’hui, nous sommes dépassés sur la quasi-totalité des domaines technologiques”, souligne André Loesekrug-Pietri, président de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI), l’agence européenne pour l’innovation de rupture. Cloud, semi-conducteurs, spatial, matériaux critiques… La dépendance européenne est massive, et nous continuons à saupoudrer nos efforts, et à travailler dans 27 marchés fragmentés, là où il faudrait quelques projets ciblés et une vraie échelle européenne” estime André Loesekrug-Pietri.
Pour lui, le problème est aussi stratégique et politique. “Ce qui est pire qu’une mauvaise décision, c’est d’être dans le déni en se félicitant de quelques succès mais qui masquent notre retard grandissant”, alerte-t-il, appelant à recréer un “sentiment d’urgence, car nous avons la possibilité de redevenir un continent leader, respecté et écouté, à condition d’inventer les technologies du futur et ne pas laisser d’autres définir notre avenir à notre place”.
Les startups européennes en première ligne de l’innovation bancaire
Dans cette bataille, les startups européennes sont en première ligne. Elles portent l’innovation, mais aussi l’espoir de voir émerger des leaders capables de structurer le marché.
Au-delà de l’acquisition de startups, BPCE développe son propre vivier de fintechs internes. Dans la même optique, JEDI invite à “se projeter sur le coup d’après”, et se concentre sur des projets de rupture, souvent infinançables pour le secteur privé. “On ne finance que des sujets qui peuvent faire x10 et changer radicalement la donne stratégique ou économique”, explique-t-il. Son objectif : transformer des percées technologiques et scientifiques en innovations investissables par des startups, des VCs, des industriels.
Cela implique aussi que les startups puissent grandir de manière indépendante. “Si on veut des champions européens, il faut que les startups et scale-up soient capables d’être des consolidateurs”, explique Delphine d’Amarzit, Présidente-directrice générale d’Euronext Paris, plutôt que “d’être uniquement captées dans le build-up d’autres acteurs.”
Car la réalité est là. Une grande partie de la valeur des acquisitions bénéficie aujourd’hui à des acteurs étrangers. Et dans ce contexte, la question de la souveraineté passe aussi par la capacité à faire émerger des entreprises indépendantes, capables de piloter leur stratégie dans la durée.
Pierre Ernst, de LBP AM, souligne ces limites actuelles de l’écosystème européen : “on est tous très contents d’un Mistral, mais c’est un cas relativement unique… et ce n’est pas suffisant”. Selon lui, l’enjeu est d’ouvrir la capacité d’investissement” et d’accepter une part de risque plus importante pour faire émerger “de nombreux autres Mistral en France et en Europe” .
La bourse, levier stratégique de souveraineté ?
Pour Delphine d’Amarzit, la réponse passe en grande partie par un outil encore sous-exploité : la bourse. “Il faut placer la question de la sortie en bourse au centre des débats suffisamment tôt”, argue-t-elle. Trop souvent perçue comme une étape finale, elle devrait au contraire être intégrée dès le départ dans la stratégie des startups.
L’enjeu est double. D’un côté, la bourse permet d’accéder à des capitaux importants, de l’autre, elle constitue un levier d’indépendance. “C’est un instrument de capital permanent, sans échéance”, qui permet aux entreprises de “conduire leur stratégie indépendamment du contrôle”.
Dans un contexte où “80% de la valeur des sorties en M&A est captée par des acquéreurs internationaux, en particulier nord-américains”, la bourse européenne apparaît comme une alternative stratégique. D’autant plus qu’elle est, selon Delphine d’Amarzit, davantage créatrice de valeur, avec des retours sur investissement importants.
Euronext s’inscrit dans cette logique en construisant une plateforme pan-européenne. “Au fil de notre expansion, nous avons fédéré huit bourses. Toutes fonctionnent sur une plateforme unique ”, rappelle l’experte, où s’échange chaque jour 29% des actions européennes contribuant à créer un véritable marché domestique européen.
Le BankTech Day, catalyseur d’une ambition collective
A l’occasion du BankTech Day 2026, Laurent Benatar rappelle qu’“il est plus que jamais important de participer à l’action collective”. Parce qu’”on ne plaisante pas avec la sécurité”, face à des menaces cyber de plus en plus sophistiquées, la logique concurrentielle s’efface en partie au profit d’une approche commune. “En Europe, il est hors de question d’être de simples concurrents.”
Une évolution majeure à noter, qui traduit un changement de paradigme : “nous agissons aussi en tant que confrères, en s’entraidant et en coopérant au sujet des menaces, et pour davantage de souveraineté”. La coopération s’incarne notamment dans des initiatives comme le Campus Cyber, dont BPCE est membre actif.
Au croisement de ces enjeux de souveraineté, d’innovation, de tech et de cybersécurité, se dessine donc une conviction partagée : la souveraineté européenne ne pourra émerger que dans une logique collective.