Pendant longtemps, l’impact a été traité comme un sujet à part, porté par les directions RSE et rarement intégré aux décisions opérationnelles. Ce cadre évolue. Une nouvelle génération de startups tente de relier directement impact et performance, en s’insérant dans des choix produits, industriels ou financiers.
C’est cette approche qui a convaincu le fonds d'investissement français Ternel d’investir dans Fairglow. La jeune pousse a levé 3 millions d’euros fin mars auprès de Ternel, SWEN Capital et Kima Ventures. « Fairglow illustre bien cette évolution : on part d’un sujet environnemental, l’ACV, mais on arrive très vite sur des décisions produits et des arbitrages stratégiques », explique Juliette Huot, principal chez Ternel.
De la mesure à la décision
Fairglow a développé un logiciel d’analyse de cycle de vie appliqué à la la filière santé et beauté. L’outil permet de mesurer les impacts environnementaux d’un produit sur l’ensemble de son cycle de vie, en intégrant le carbone mais aussi d’autres indicateurs comme l’usage de l’eau, l’acidification des océans et des sols, l’écotoxicité ou la biodiversité.
Le défi est d’abord structurel. « Quand on veut mesurer l’impact d’un produit cosmétique, il faut récupérer des centaines de points de données liés à la formule, aux matières premières, au packaging ou aux transports », explique Quentin Carayon, cofondateur et CEO de Fairglow. « Or, dans les bases de données environnementales existantes, 99 % des 30 000 matières premières utilisées dans l’industrie cosmétique n’existent pas », précise-t-il.
La startup revendique plus de 11 000 analyses de cycle de vie complètes et 60 000 analyses de formules réalisées. Pour les marques, l’enjeu dépasse largement le diagnostic. Il s’agit surtout de simuler des arbitrages très concrets : modifier une formule, changer un fournisseur ou adapter un packaging. « Nous quittons le registre des grands objectifs aspirationnels pour entrer dans un pilotage fin de la trajectoire de réduction, au plus près des réalités opérationnelles », résume Quentin Carayon. Ces décisions touchent directement aux coûts, aux marges et à la performance produit.
Verticalisation et bascule des usages
Pour Ternel, ce type de solution marque aussi une évolution dans la manière d’aborder l’impact. « L’impact qui fonctionne est celui qui s’impose au business, pas celui qu’on ajoute en surcouche », souligne Juliette Huot. Le fonds insiste sur un critère central dans ses investissements : l’alignement entre ambition d’impact et modèle économique. « Si les deux sont bien alignés, plus la société croît, plus l’impact croît avec elle », explique Juliette Huot.
Cette logique s’accompagne souvent d’un mouvement de verticalisation. Après une première vague de plateformes généralistes, souvent centrées sur le reporting carbone, les startups les plus crédibles cherchent désormais à s’intégrer finement dans des secteurs spécifiques. Dans la cosmétique et la santé, la complexité des chaînes de valeur et des formulations rend cette spécialisation presque indispensable.
Elle permet aussi de toucher de nouveaux interlocuteurs. Chez Fairglow, les utilisateurs ne sont plus seulement des responsables RSE. « Plus de la moitié des utilisateurs étaient des responsables R&D, produit ou des membres de la direction stratégique », note Juliette Huot. Un déplacement qui traduit une intégration plus profonde dans les processus décisionnels.
Ce raisonnement se retrouve dans d’autres participations du fonds. Sopht, par exemple, travaille sur la décarbonation des infrastructures IT des grands groupes. En optimisant l’usage du cloud, les entreprises réduisent à la fois leurs émissions et leurs coûts, avec une convergence entre enjeux environnementaux et financiers.
Même logique dans l’immobilier avec Beeldi, qui centralise les données techniques des bâtiments pour améliorer leur maintenance, leur performance énergétique et leur valorisation. Là encore, l’entrée se fait par l’impact, mais les effets se mesurent sur des indicateurs business.
Pour Ternel, cette évolution dépasse le simple effet de narration. « Nous sommes face à une réalité économique qui s’impose aux startups. L’impact qui fonctionne est celui qui est directement lié au business. Si cette convergence n’existe pas, les modèles ne sont pas durables », conclut Juliette Huot.