Avant l'arrivée de ce panel d’exception, et devant une audience composée de deux cents exécutifs, Paul-François Fournier a posé le cadre. Le directeur de l'innovation de Bpifrance - qui vient de publier Innovation² (Éditions Anne Carrière) - , défend une thèse simple : les startups pèsent désormais plus de 20 % de la valeur ajoutée créée en France, pendant que l'investissement R&D des grands groupes stagne, voire recule. Sa recommandation : leur consacrer une part comparable de R&D. Concrètement, Bpifrance a lancé il y a deux semaines la troisième promotion de DAPI, son programme qui forme les directions achats — acteur trop souvent oublié — à faire de la commande publique un levier d'innovation plutôt qu'un frein.
Sur scène, Yannick Marin, qui pilote l'innovation centrale d'Airbus depuis quatorze ans, raconte le même basculement vu de l'intérieur. À l'époque du BizLab, l'avionneur sourçait les startups les plus visibles dans les salons et les ramenait en interne sans toujours savoir où les caser. « Le problème, c’est qu’on poussait une bonne solution à des gens qui n'avaient pas vraiment le problème qu'elle résout. », résume-t-il. Airbus a depuis inversé la logique : d'abord qualifier le problème et sa valeur stratégique, ensuite chercher la startup. Un virage serré - passé « de l'ego à la valeur, de la vitrine à l'impact business mesurable » — qui exige un suivi quotidien, pas annuel.
Souveraineté : l'Europe reprend la main
Sur ce grand thème de la table ronde, l'Allemand Peter Koerte, CTO et chief strategy officer de Siemens, pose un diagnostic net : “le cloud classique est déjà verrouillé par les géants américains, mais la prochaine génération d'infrastructure - des « usines à IA » ne le sont pas encore”. Émergente, cette catégorie donne à l'Europe l’opportunité de se rendre incontournable en la construisant et en la contrôlant. Peter Koerte défend l'idée que le pouvoir découle de la maîtrise de l'infrastructure. Une conviction qu'il décline aussi côté écosystème : Siemens a lancé il y a quatre ans « Siemens for Startups » pour remplacer la vingtaine de portes d'entrée où une startup pouvait se perdre par un point d'accès unique — le délai de premier contact est tombé à quelques semaines. Sur la plateforme Xcelerator qui en découle, Siemens ne se contente pas de travailler avec les startups : il leur ouvre directement l'accès à ses propres clients.
Yannick Marin apporte une preuve chiffrée à la même histoire, vue depuis Airbus : il y a quatre ans, 80 % des startups avec lesquelles l'avionneur travaillait étaient américaines, simplement parce qu'elles étaient plus faciles à trouver. Après avoir structuré son sourcing en Europe et en Asie, la proportion s'est inversée : 75 % des startups travaillées ces quatre dernières années sont désormais européennes — « pas par principe, mais parce que c'est là que sont les meilleurs sujets », précise-t-il.
L'IA, un choc de comportement avant d'être un marché
Reste le catalyseur des transformations en cours qui occupait toutes les têtes. Chris Bush, qui dirige l'institut innovation et entrepreneuriat de la Haas School of Business à Berkeley — où enseigne aussi Henry Chesbrough, le père de l'open innovation —, pointe un problème de confiance : “une étude menée par Microsoft dans des hôpitaux révèle que les diagnostics sont meilleurs quand les médecins suivent l'avis de l'IA, mais dans près de 80 % des cas, ils s'en écartent par manque de confiance.” Pour lui, beaucoup d'IA génératives restent mal calibrées et trop souvent conçues pour remplacer des tâches, quand les salariés cherchent un partenaire. « C'est souvent là que les startups meurent : pas en développant la technologie, mais en échouant à prouver qu'elles peuvent l'exécuter jour après jour », résume-t-il.
Peter Koerte illustre le même écart entre adoption et impact avec un chiffre frappant, tiré d'une étude récente : plus de 85 % des grands groupes disent avoir déployé de l'IA générative stratégiquement, mais seuls 5 % peuvent en démontrer un impact business mesurable. Son antidote : des cas concrets, à l’instar d’Ethon AI, spin-off de l'école polytechnique fédérale de Zurich rachetée pour l'inspection qualité en usine, déployée sur l'edge computing de Siemens et déjà commercialisée conjointement.
Côté Airbus, Yannick Marin distingue quatre niveaux d'usage de l'IA en interne — du zéro IA pour la relation client à une IA dite « authentique » qui absorbe les tâches répétitives sans grossir les équipes, en passant par un LLM interne entraîné sur des données validées pour éviter les hallucinations. Airbus vient d'ailleurs d'annoncer un partenariat avec Mistral, pour des usages allant de la conception à l'aide à la décision.
L'étude internationale que prépare Bpifrance — 437 grands groupes et startups interrogés en France, en Allemagne, aux États-Unis et à Singapour — promet déjà son lot de surprises : sur l'indice de maturité collaborative, ce sont les États-Unis et Singapour qui dominent, loin devant la France et l'Allemagne. Plus révélateur encore, 53 % des startups y citent la complexité des grands groupes comme premier obstacle — mais ce que les meilleurs ont appris, c'est moins à la réduire qu'à la contourner. Conclusions complètes en septembre.