Pendant près de vingt ans, le smartphone a constitué notre principale porte d’entrée vers le numérique. Il a rendu l’informatique mobile, permanente et accessible partout. Mais comme toutes les grandes plateformes technologiques avant lui, il approche progressivement d’un point de transition.
Une nouvelle étape s’ouvre aujourd’hui : celle de l’informatique spatialisée.
Le smartphone arrive à un tournant historique
L’idée est simple mais profonde. Le numérique ne sera plus consulté à travers un écran que l’on ouvre et que l’on referme. Il s’intégrera directement à notre environnement. Informations, services et interactions apparaîtront dans notre champ de vision, au moment où nous en aurons besoin, en fonction du contexte.
Cette évolution n’est plus théorique. Les investissements massifs réalisés par Apple, Meta, Google, Microsoft ou encore NVIDIA traduisent une même conviction : après avoir rendu l’informatique personnelle puis mobile, la prochaine étape consiste à la rendre naturellement intégrée à notre environnement visuel.
Comme souvent dans l’histoire des technologies, l’arrivée de nouveaux équipements soulève rapidement une question plus fondamentale : comment publier et diffuser les contenus de façon ouverte dans ce nouvel environnement ?
Chaque grande révolution informatique a vu émerger son propre médium universel. L’ordinateur personnel a popularisé les logiciels. Internet a donné naissance au Web. Le smartphone a largement réutilisé ces infrastructures en les adaptant aux usages mobiles.
L’informatique spatialisée pose aujourd’hui un défi inédit. Les futurs utilisateurs navigueront entre des lunettes connectées, des casques immersifs, des surfaces intelligentes, des assistants conversationnels ou encore des dispositifs qui n’existent pas pour le moment. Dans un tel contexte, la fragmentation des équipements risque de devenir considérable.
Pour les organisations, les créateurs de contenus et les développeurs, il sera impossible de concevoir une version spécifique de chaque contenu pour chaque type d’ équipements. Comme pour le Web à ses débuts, un langage commun et un médium universel deviendront nécessaires afin de garantir l’accessibilité des contenus quels que soient les équipements utilisés.
Or le Web, malgré son succès exceptionnel, a été conçu pour un monde très différent.
Pourquoi le Web n’est plus adapté aux environnements immersifs
Son architecture repose sur des pages, des fenêtres, des menus, des onglets et des interfaces que l’utilisateur consulte successivement. Cette logique reste adaptée aux écrans traditionnels mais montre rapidement ses limites dans des environnements immersifs.
Les pages Web sont souvent longues, denses et conçues pour une lecture verticale. Les interfaces accumulent boutons, menus, formulaires et éléments de navigation. L’utilisateur doit continuellement chercher l’information, changer de contexte et naviguer d’un écran à l’autre.
Dans un univers spatialisé, cette logique devient contre-intuitive. Les utilisateurs attendront des interactions immédiates, contextuelles et naturelles. Ils ne voudront pas ouvrir puis fermer une succession infinie de fenêtres virtuelles encombrant leur champ de vision. Ils rechercheront des contenus directement exploitables, visibles instantanément et adaptés à leur situation.
Le futur médium de publication devra donc répondre à des exigences différentes.
Vers un médium universel pour l’ère spatialisée
Il devra privilégier la communication visuelle plutôt que la lecture de longues pages textuelles. Il devra permettre la diffusion de contenus ciblés, conçus pour transmettre rapidement une information ou déclencher une action. Il devra également offrir des modes d’interaction naturels, compatibles avec la voix, le regard, les gestes ou d’autres formes d’interaction qui accompagneront l’évolution des équipements.
Mais les qualités visibles d’un tel médium ne suffisent pas.
Pour devenir universel, il doit s’appuyer sur une infrastructure globale et robuste. Sur le plan technologique, il nécessite des standards ouverts capables de garantir l’interopérabilité entre des équipements concurrents. Sur le plan institutionnel, il suppose une gouvernance indépendante assurant sa pérennité au-delà des intérêts particuliers des fabricants ou des plateformes. Sur le plan économique, il doit permettre à tous les acteurs (créateurs, entreprises, développeurs et éditeurs) de participer à son développement sans dépendance excessive à un acteur dominant.
C’est précisément cette partie invisible qui conditionne le succès des grandes infrastructures numériques. Le Web n’aurait jamais connu son expansion mondiale sans protocoles ouverts, sans institutions de gouvernance et sans un modèle permettant à chacun de publier librement.
L’intelligence artificielle pourrait aujourd’hui accélérer considérablement l’émergence d’un nouveau médium de publication universelle. En automatisant l’adaptation des contenus existants vers de nouveaux formats de diffusion, elle réduit fortement les barrières à l’adoption et facilite la transition depuis les infrastructures actuelles.
L’histoire du numérique montre que les révolutions technologiques ne sont jamais uniquement matérielles. Les équipements attirent l’attention, mais ce sont souvent les infrastructures de publication qui déterminent durablement les usages.
L’informatique spatialisée ne fera probablement pas exception. La question n’est plus seulement de savoir quels seront les appareils de demain. Elle est de déterminer quel médium universel permettra aux contenus, aux services et aux interactions numériques d’exister dans un environnement s’affranchissant des écrans.