Figure centrale de l’écosystème French Tech depuis plus d’une décennie, Paul-François Fournier est aujourd’hui directeur exécutif de l’innovation chez Bpifrance. À ce poste, il pilote les grandes orientations de l’investissement public en matière de startups, de deeptech et d’industrialisation. Observateur privilégié des cycles de la tech, il accompagne depuis plusieurs années la structuration de l’écosystème, des premières levées de fonds aux phases de passage à l’échelle, en lien étroit avec les pouvoirs publics et les investisseurs privés.
En ce début d’année, et pour Maddyness, Paul-François Fournier revient sur les principaux enseignements de l’année écoulée et sur les chantiers qui s’ouvrent pour la French Tech. Stabilisation des levées de fonds, faiblesse persistante des exits, retour des investisseurs américains, montée en puissance de l’intelligence artificielle, liquidation d’Ynsect ou encore état d’esprit des entrepreneurs : il nous livre sa vision de l’écosystème et les conditions nécessaires pour soutenir sa prochaine phase de développement.
Maddyness : En cette rentrée, quel bilan peut-on tirer pour l'écosystème French Tech l'année dernière ?
Paul-François Fournier : 2025 s’inscrit dans la continuité de 2024. Après l’euphorie de la période 2020/2021, nous sommes dans une phase plus calme, marquée par la résilience. Les levées atteignent environ 7,8 milliards d’euros, un niveau comparable à l’an dernier. Ce n’est pas un signal de reprise forte, mais ce n’est pas non plus un effondrement. Le système reste stable, même si ce chiffre est en partie tiré par la levée de fonds de Mistral.
Si l’on compare à nos voisins, la France suit une trajectoire proche de l’Allemagne. Le Royaume-Uni reste au-dessus, porté par quelques levées majeures et par des capitaux américains très présents.
Maddyness : La baisse des tours de table en France est pourtant plus marquée que chez certains voisins. Faut-il s’en inquiéter ?
Paul-François Fournier : La baisse est réelle, de quelques dizaines de %. Mais cette tendance est globale.
Les fonds, partout dans le monde, se concentrent sur les plus gros tours, sur l’IA, et sur la gestion de leurs portefeuilles existants. Même aux États-Unis, lever des fonds est devenu plus difficile, à l’exception de quelques très grands acteurs.
Ce n’est donc pas un problème spécifiquement français, mais un cycle de marché.
Maddyness : Observe-t-on un retour des investisseurs américains dans les startups françaises ?
Paul-François Fournier : Oui, clairement. En 2025, sur les levées supérieures à 15 millions d’euros, les fonds américains représentent environ 30 % des montants investis, contre moins de 10 % en 2023. C’est un phénomène classique : en période de crise, comme pendant le covid, les investisseurs se recentrent sur leur marché domestique, puis reviennent progressivement à l’international. L’IA joue aussi un rôle d’attraction fort, notamment en France avec des projets attractifs.
Et puis, d'un point de vue macro-économique, la baisse probable des taux d'intérêts de la Réserve fédérale au États-Unis pourrait les inciter à investir dans la tech européenne. En effet, comme vous savez, quand les taux baissent, les gérants d’actifs quittent une partie des produits peu risqués, et peu rémunérateurs, pour chercher du rendement sur des investissements plus risqués. Cela peut réorienter des flux vers des levées de fonds européennes.
Maddyness : Comment l’Europe peut-elle exister face aux États-Unis et à la Chine ?
Paul-François Fournier : Nous sommes au début d’une logique européenne plus structurée. En 2025, avec Bpifrance, nous avons renforcé nos coopérations avec d’autres acteurs, notamment en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Italie.
Pour illustrer cette dynamique, nous avons fait un investissement récent dans la startup finlandaise, Iceye, qui opère une constellation de satellites pour la défense. Avec cet investissement, nous commençons à sortir d’une logique purement nationale pour adopter une approche plus européenne de la tech. Il y a une prise de conscience progressive, illustrée par des initiatives européennes et par un début de partage des bonnes pratiques.
Ces dynamiques prennent du temps. L’union des forces européennes se construira sur cinq à dix ans. La Silicon Valley ne s’est pas bâtie en quelques années, mais par accumulation d’expériences.
Dans l’IA, l’Europe a-t-elle perdu la bataille ?
Paul-François Fournier : Je ne le crois pas. Les États-Unis resteront dominants sur les grandes plateformes, mais il y aura des acteurs européens très puissants sur des verticales spécifiques, comme Lovable en Suède, ou Mistral.
L’IA en est encore à ses débuts, comme Internet à ses premières années. Aujourd’hui, l’écosystème européen représente déjà 15 à 20 % du capital-risque mondial, ce qui est loin d’être marginal, et a en tendance, globalement cru sur la décennie.
Maddyness : Dans quel état d'esprit sont aujourd'hui les entrepreneurs français de la tech ?
Paul-François Fournier : Ils travaillent dur, indépendamment du contexte macroéconomique ou politique. Beaucoup ont restructuré leurs modèles, généré de la valeur, tiré des enseignements des échecs. La véritable valeur de l’écosystème se crée dans ces phases de résilience, pas quand tout va bien. La majeure partie de leur énergie est concentrée sur le business. La réalité de l’innovation en France, c’est le travail acharné pour développer du business, l’adaptation et la création de valeur.
Maddyness : La liquidation d’Ynsect a marqué l’écosystème en 2025. Quelles leçons en tirez-vous ?
Paul-François Fournier : Nous avions commencé à identifier les difficultés d’Ynsect avant sa défaillance et nous avons cherché une issue jusqu’au bout. Le scénario d’un redémarrage a existé, très concrètement, avant de se refermer. Un rappel brutal de ce que sont, dans les faits, les investissements industriels.
La première leçon concerne un facteur conjoncturel fort que nous n’avions pas anticipé : les conditions de marché. Il y a eu une chute très importante du prix de la farine animale, l’un des principaux marchés pour Insect, notamment à cause de l’exportation massive depuis l’Ukraine.
Ensuite, un emballement collectif pendant la période 2020-2021. Nous avons voulu bâtir de grandes cathédrales industrielles en pensant que les moyens financiers suffiraient. Or, l’industrie n’est pas le digital : construire et faire tourner une usine exige des compétences très spécifiques.
Il faut intégrer ces compétences industrielles très tôt, développer le business en parallèle, et accepter que les cycles soient longs. Réindustrialiser est un apprentissage progressif, fait d’erreurs et d’ajustements. La Chine, par exemple, a passé 20 ans à acquérir cette compétence, en accumulant erreurs et expériences. Si nous nous arrêtons aux premières difficultés, nous échouons. Il faut accepter les risques et apprendre de chaque étape. Cela exige de l’humilité et une capacité à progresser malgré les obstacles.
Maddyness : Jusqu’à quand Bpifrance continuera-t-elle à soutenir l'écosystème French Tech ?
Notre métier est de nous diluer progressivement au fur et à mesure que l’écosystème se développe. Aujourd’hui, nous restons présents dans certaines entreprises, comme Mistral, Doctolib, Shift Technology, mais dans la mesure du possible, nous voulons que l’écosystème puisse fonctionner sans nous.
Notre objectif est clair : nous voulons progressivement réduire notre engagement dans la deeptech et l’industrie, comme nous le faisons déjà dans le digital, soit les logiciels. Le plus tôt sera le mieux car cela montre que l’écosystème a grandi et se développe. L’année dernière, nous avons investi environ 750 millions d’euros en direct dans les startups françaises. Dans un marché total de 7,8 milliards, cela représente moins de 10 % de l’investissement global. Par exemple, sur le digital, notre part est plutôt faible, autour de 3 à 4 %. Pour la deep tech et l’industrie, nous sommes autour de 15 à 20 %. L’idée est de réduire notre présence progressivement : que la deep tech et l’industrie deviennent autonomes, et que notre part dans le marché digital ou global descende à 5 %.
Maddyness : Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui la croissance de l’écosystème ?
Deux sujets majeurs. D’abord, la capacité des fonds privés à lever davantage de capitaux, notamment via des investisseurs institutionnels comme les fonds de pension. Aujourd’hui il faut 2 ans pour lever des fonds, c’est beaucoup trop long !
Ensuite, les exits. Il y a trop peu de sorties réussies. Sans exits, il est difficile de démontrer que l’investissement dans la tech européenne peut générer des rendements attractifs.
Maddyness : Comment fait-on pour générer davantage d’exits ?
Les grands groupes doivent repenser leur rapport à l’innovation. Les acquisitions ponctuelles ne suffisent pas. Pour créer de la valeur, il faut raisonner en volume, en processus, et consacrer une part structurée de la R&D aux startups.
Si les grands groupes investissaient 10 à 20 % de leur budget R&D dans des participations ou des acquisitions de startups, cela changerait profondément la dynamique et réduirait le risque global.