Les fonctionnaires vont-ils finir par abandonner Zoom et Teams ? C’est en tout cas le souhait de David Amiel, le ministre de la Fonction publique, qui mise sur «Visio», une solution de visioconférence développée par la Direction interministérielle du numérique (Dinum), pour y parvenir. En effet, il a annoncé la généralisation de cette dernière à l’ensemble des services de l’État d’ici 2027 pour en faire l’outil unique de visioconférence pour les agents de la Fonction publique et ainsi sortir de la dépendance aux solutions américaines.
Conçu il y a un an, Visio est un outil qui a été testé par 40 000 agents au cours de ces derniers mois. Après cette phase expérimentale, le gouvernement souhaite maintenant accélérer son déploiement auprès de 200 000 agents. Le CNRS, l'Assurance Maladie, la Direction générale des Finances publiques (DGFiP) et le ministère des Armées figurent parmi les premières administrations qui vont généraliser la solution au premier trimestre 2026. Rien qu’au sein du CNRS, ce sont 34 000 agents et 120 000 chercheurs associés à ses unités de recherche qui abandonner Zoom pour basculer sur Visio.
Sous-titrage en temps réel dès cet été avec Kyutai
Pour mettre au point cet outil de visioconférence, l’État s’est appuyé sur l’expertise de plusieurs acteurs de la French Tech, à commencer par PyannoteAI. Cette startup, qui a levé 9 millions de dollars l'an passé, a développé une plateforme d’intelligence artificielle vocale capable de distinguer les locuteurs dans une conversation pour aboutir à une compréhension contextuelle optimale de la voix (qui parle, la manière de parler du locuteur, l’importance des propos…). Cette technologie de diarisation (identification des différentes voix dans une conversation) a été mise à contribution pour concevoir la fonctionnalité de transcription des réunions sur Visio.
D’ici l’été prochain, la solution de visioconférence intégrera également le sous-titrage en temps réel grâce aux technologies développées par Kyutai. Le laboratoire de recherche open source, lancé en novembre 2023 à l’initiative de Xavier Niel (Iliad), Rodolphe Saadé (CMA CGM) et Eric Schmidt (ex-Google), est rapidement devenu une référence en matière d’IA vocale. D’abord avec Moshi et Hibiki, puis plus récemment avec «Invincible Voice», une IA vocale qui permet de retrouver une capacité de dialogue avec des interactions vocales fluides et une restitution fidèle de la voix. Olivier Goy, entrepreneur atteint de la maladie de Charcot, a participé à son élaboration.
Un outil pour étoffer la «Suite» numérique de l’État
Avec l’appui de Kyutai et PyannoteAI, ainsi qu’Outscale, filiale de Dassault Systèmes, pour l’hébergement, l’État espère ainsi faire de Visio sa solution de visioconférence souveraine. «Nous ne pouvons pas prendre le risque de voir nos échanges scientifiques, nos données sensibles, nos innovations stratégiques exposées à des acteurs non-européens. La souveraineté numérique, c’est à la fois un impératif pour nos services publics, une opportunité pour nos entreprises et une assurance contre les menaces futures», estime David Amiel.
Visio rejoint ainsi la «Suite» numérique de l’État, qui comprend déjà plusieurs services, comme la messagerie instantanée Tchap, l’outil de gestion des bases de données Grist, la solution de transfert de fichiers lourds Transfert ou encore l’application d’audio-conférences Audioconf. «Notre objectif est de déployer une suite collaborative open source et souveraine, en alternative aux suites propriétaires encore largement utilisées par les agents publics français», indique le gouvernement. Néanmoins, certains acteurs de l’écosystème tech s’inquiètent de voir l’État se positionner à la fois comme financeur de l’innovation et comme concurrent direct des entreprises qu’il subventionne. En effet, des entreprises de la French Tech estiment que ces outils déployés par la Dinum impactent négativement l’écosystème tech hexagonal. Mais face aux grandes difficultés à faire émerger des solutions souveraines pour contrer les solutions numériques des géants américains, le gouvernement a décidé d’apporter sa pierre à l’édifice.