Douze mois après la première réunion entre financeurs et industriels de la BITD, les véhicules d'investissement se sont multipliés à une vitesse inédite. Mais sur le terrain, les startups peinent encore à boucler leurs tours de croissance.
Il y a un an jour pour jour, le 20 mars, les ministères de l'Économie et des Armées réunissaient dans une même salle banques, assureurs, fonds d'investissement et industriels de la défense pour parler financement. Le dialogue de place, présidé par Hervé Guillou et Philippe Brassac, avait un objectif précis : lever les blocages qui empêchaient le capital privé d'irriguer la Base Industrielle et Technologique de Défense. La France reconnaissait, à ce niveau, que sa souveraineté technologique ne se financerait pas uniquement par la commande publique.
Une vague de capitaux sans précédent
Entre septembre 2025 et février 2026, la France a vu naître plus de véhicules d'investissement estampillés défense qu'au cours des trente années précédentes. Tikehau Capital lance le 16 juin un fonds Défense et Sécurité ciblant 500 millions d'euros ; Bpifrance structure un fonds retail accessible aux particuliers dès 500 euros pour 450 millions ; Weinberg Capital Partners porte Eiréné à 275 millions après un nouveau closing en octobre ; Latour Capital ouvre place Emergence Défense à 400 millions ; Sienna IM déploie Héphaïstos, un fonds de private credit de 270 millions dédié aux entreprises européennes de défense. En novembre, Bpifrance émet son premier European Defence Bond, une obligation d'un milliard d'euros sursouscrite 3,8 fois.
Côté bancaire, les grands réseaux ont révisé leurs politiques sectorielles, abandonnant la notion floue d'« armes controversées » au profit d'« armes interdites », juridiquement définie. Les groupes de travail ont documenté un besoin en fonds propres compris entre 4,1 et 5,8 milliards d'euros à horizon 2030 pour les capacités industrielles, et environ 3 milliards supplémentaires pour les entreprises technologiques duales.
Pour Hubert Raymond, directeur de l'innovation du GICAT, du label innovation et l'accélérateur GENERATE, le premier effet a été symbolique autant que financier. « Le dialogue de place a eu un effet de légitimation très fort. Investir dans la défense, ce n'est plus un sujet tabou pour un financeur. On le voit dans les échanges avec les membres du GICAT et de l'intérêt croissant des investisseurs pour les startups que nous accompagnons. »
Souveraineté = non-substituabilité
Move Capital investit dans la tech souveraine depuis 2022, avec environ 40% du portefeuille dans des sociétés duales. Son co-fondateur Hervé Malausséna reconnaît le changement de climat : « Ce qui a changé en douze mois, c'est la légitimité institutionnelle du sujet. Beaucoup de ces capitaux n'ont pas encore atteint les entreprises tech en phase de croissance. »
Là où beaucoup d'investisseurs abordent la souveraineté comme une contrainte réglementaire ou un engagement ESG, Move Capital en fait le cœur de sa thèse financière. « Une technologie non substituable, qui ne peut pas être rachetée par un acteur étranger sans créer une dépendance stratégique, dispose d'un avantage concurrentiel structurel. Le test que nous appliquons est simple : cette société pourrait-elle être cédée à un acteur américain ou chinois sans poser un problème sur des infrastructures critiques françaises ? Si la réponse est non, le cercle d'acquéreurs potentiels est contraint, la relation client est typiquement plus loyale, et la barrière à l'entrée concurrentielle est plus haute. »
Hubert Raymond y retrouve la logique portée par le concept de #SouvTech depuis 2023. « Nous encourageons une approche "by design" de la souveraineté. Les startups qui ont intégré cet impératif dans leur architecture technologique dès la conception élargissent leurs débouchés commerciaux : elles peuvent servir un client civil exigeant dans le domaine du service public, et un opérateur d'importance vitale avec le même socle technologique. »
De 5 à 50 millions, la zone grise que les nouveaux fonds ne comblent pas (encore)
Bpifrance, Definvest, le Fonds Innovation Défense et les VCs couvrent bien l'amorçage. Mais dès qu'une startup doit financer son industrialisation, recruter des profils techniques, passer en production série et aller chercher ses premiers contrats export, les interlocuteurs se raréfient. Certaines initiatives comme le lancement d’ALVEVM apportent de réelles plus-values pour les entreprises en croissance, mais reste encore trop esseulées dans un écosystème en demande. C'est ce qu'observe Hubert Raymond depuis deux ans chez GENERATE, et le constat n'a pas bougé.
Hervé Malausséna est direct : « En Europe, on compte aujourd’hui moins de cinq fonds spécialisés capables d'écrire un ticket de 50 millions ou plus sur une entreprise tech de défense. Le déséquilibre avec les capacités américaines de financement reste très marqué. Si le capital spécialisé ne monte pas en puissance assez vite, les actifs les plus stratégiques de la BITD devront trouver leurs investisseurs ailleurs. »
L'afflux de capitaux ne résout pas mécaniquement ce problème. Beaucoup de nouveaux fonds affichent une exposition défense sans avoir nécessairement investi dans des sociétés souveraines au sens strict. L'effet d'aubaine pour attirer de nouveaux LPs sur la thématique du moment existe, et personne dans le secteur ne prétend le contraire.
Eurosatory, premier rendez-vous de la SouvTech
En juin, le salon Eurosatory ouvrira ses portes à Villepinte. Des fonds d'investissement y disposeront d'un espace dédié dans le hall 4, une première dans l'histoire du salon.
C'est un signal en soi. Eurosatory était historiquement le rendez-vous des industriels et de leurs clients : forces armées, ministères, donneurs d'ordre. Y faire entrer les financeurs, c'est reconnaître que le capital est désormais une composante à part entière de la chaîne de valeur défense.
À l'heure où la conflictualité redessine les priorités industrielles de l'Europe, Eurosatory dira si les capitaux ont suivi les intentions.