J’ai passé des années à travailler sur les standards de donnée produit (vocabulaires ouverts, interopérabilité) et à croiser les réalités terrain : fabricants, distributeurs, réparateurs, consommateurs. Un constat revient tout le temps. Le SAV, tout le monde en a besoin, mais personne n’en fait une priorité stratégique. Résultat : garanties éparpillées, historiques de réparation introuvables, consommateurs qui renoncent ou jettent, réparateurs qui travaillent sans infos. Quand la réglementation imposera demain un DPP « de la conception à la fin de vie », la plupart des acteurs découvriront qu’ils n’ont tout simplement pas la donnée. Elle est dans des fichiers Excel, des mails, des tiroirs. Mais pas dans un flux structuré.

Le SAV, grand oublié du passeport produit numérique

Les chiffres ne mentent pas. L’Europe vise une réduction des déchets et un droit à la réparation renforcé. Sans traçabilité, on ne peut ni mesurer ni optimiser. Une étude du Parlement européen sur l’obsolescence et la réparabilité le rappelle : la disponibilité des pièces et de l’information est un levier majeur. Or aujourd’hui, cette information est souvent perdue dès la première intervention. Le DPP ne « sauvera » pas tout seul : il ne fera que rendre visible ce qui existe déjà — ou pas.

Pour les entrepreneurs, ça ouvre deux portes. La première : continuer à considérer le SAV comme un centre de coût à externaliser ou à sous-traiter, et se réveiller en 2026–2027 avec un trou dans la raquette quand il faudra alimenter le DPP et prouver la durabilité. La seconde : prendre le sujet dès maintenant. Structurer la donnée SAV (retours, réparations, garanties) en même temps que la donnée produit. Un seul identifiant, un seul historique, de l’achat à la fin de vie. Ce n’est pas de la science-fiction : les briques techniques existent (standards, API, vocabulaires ouverts). Mais ce qui manque, c’est la décision de faire du SAV un pilier de la stratégie produit et conformité.

Conseil pratique pour celles et ceux qui construisent une offre B2B ou touchent à l’industrie : parlez tôt aux réparateurs et aux distributeurs. Ils savent où ça coince — formulaires incohérents, doublons, absence d’historique. Leur douleur, c’est votre signal. Et si votre produit ou service peut réduire ne serait-ce qu’une partie de cette friction, vous n’êtes plus « un outil SAV de plus », vous êtes un levier pour la conformité et la circularité. Les grands groupes et les scale-ups qui devront être conformes en 2027 commencent à chercher des solutions ; ceux qui arrivent avec une vision claire et des données structurées auront un avantage.

Structurer la donnée SAV pour transformer la contrainte en opportunité

Dernier point : l’humilité. J’ai vu des projets ambitieux sur le « produit durable » ou le « DPP » qui oubliaient que, sans un SAV capable de remonter et de mettre à jour la donnée (réparation, pièces, fin de vie), le passeport reste une coquille vide. Si la réglementation pousse dans la bonne direction, elle ne remplacera pas le travail de fond sur les processus et la donnée. À nous, fondateurs et acteurs de la French Tech, de ne pas attendre la dernière minute et de prendre le SAV au sérieux — pas comme un mal nécessaire, mais comme le socle de la traçabilité et de la réparabilité.

En 2027, ceux qui auront relié SAV et DPP dès aujourd’hui auront un temps d’avance, pendant que les autres courront après la conformité. Le choix est encore ouvert.