«Nous sommes des investisseurs heureux !» Guillaume Decugis, Partner chez Serena, ne boude pas son plaisir. Il faut dire que le fonds français vient de signer un exit aussi rapide qu’atypique avec le rachat d’Emmi AI par Mistral AI. Les modalités financières de l’opération n’ont pas été dévoilées, mais la symbolique de cette opération est forte avec un acteur français qui se positionne en consolidateur de l’écosystème européen de l’IA.
Dans le cadre de cette acquisition, les trois fondateurs d’Emmi AI et leur équipe d’une trentaine de chercheurs et d’ingénieurs vont rejoindre les équipes de Mistral AI. C’est d’ailleurs Johannes Brandstetter, co-fondateur de la startup autrichienne, qui va prendre la tête du pôle dédié à l’IA pour la science au sein de la décacorne tricolore. Ce dernier s’attèlera ainsi à piloter les activités de l’entreprise en matière d’IA pour l’ingénierie industrielle et la recherche fondamentale. Enfin, Linz, la ville qui héberge le siège social d’Emmi AI, va devenir un nouveau bureau de Mistral AI, aux côtés de Paris, Londres, Amsterdam, Munich, San Francisco et Singapour.
«La rapidité de l’opération est assez inhabituelle dans le venture»
Fondée en 2024 par Johannes Brandstetter, Dennis Just et Miks Mikelsons, la société autrichienne développe des Large Engineering Models pour créer des jumeaux numériques permettant des simulations industrielles fidèles aux lois de la physique (dynamique des fluides, systèmes multi-physiques, mécanique du solide…). De cette manière, l’objectif est de d’optimiser les processus de conception, de fabrication et de production. Pour l’anecdote, le nom de l’entreprise vise à rendre hommage à Emmy Noether, une mathématicienne dont les travaux ont posé les fondements de la physique moderne.
Avec son approche, Emmi AI a séduit des entreprises comme Stellantis, Veolia ou encore Helsing. Pour financer son développement, la startup autrichienne avait levé 15 millions d’euros en amorçage en avril 2025. Serena avait alors dirigé l’opération, aux côtés de Speedinvest, 3VC et PUSH VC. «Nous avons investi il y a 13 mois, c’est assez exceptionnel comme trajectoire», se réjouit Guillaume Decugis, ancien patron de Linkfluence, entreprise spécialisée dans la veille et l’analyse des contenus en ligne qui avait racheté sa startup Scoop.it. «La rapidité de l’opération est assez inhabituelle dans le venture. Il s’agit d’un outcome extrêmement rapide et très significatif pour notre fonds Serena Data Ventures», ajoute-t-il.
Une deuxième acquisition verticale pour Mistral AI
Pour Mistral AI, ce rachat constitue un levier pour poser une brique complémentaire dans son architecture IA afin de mieux adresser les besoins des entreprises industrielles. «Cette acquisition stratégique consolide le leadership de Mistral AI en matière d’IA industrielle et nous positionne comme le partenaire de choix des fabricants dans des secteurs à forts enjeux tels que l'aérospatiale, l'automobile ou les semi-conducteurs. Elle offre à nos clients une plateforme entièrement intégrée pour relever des défis complexes, transformer leurs processus de R&D fondamentaux et accélérer l'innovation à forte valeur ajoutée», estime Arthur Mensch, co-fondateur et PDG de Mistral AI. «Stratégiquement, c’est un mouvement majeur pour Mistral : au-delà des modèles horizontaux de fondation, vers une IA industrielle verticale», complète Guillaume Decugis.
Emmi AI est la deuxième acquisition de Mistral AI. En février, l’entreprise tricolore avait bouclé le tout premier rachat de son histoire en mettant la main sur la jeune pousse tricolore Koyeb, qui développe un fournisseur de cloud sans serveur. Cette dernière permet ainsi aux développeurs de déployer des applications d'IA sans gérer d'infrastructure. Une manière pour Mistral AI de faire un pas pour bâtir un cloud dédié à l’IA. Et comme pour Emmi AI, Serena a été l’un des investisseurs de la première heure de Koyeb.
«Emmi AI, c’est le type de startup qu’on voyait surtout à San Francisco avant»
Alors que la course à l’IA fait rage aux quatre coins du monde, avec une avance colossale prise par les Américains et les Chinois dans ce domaine ô combien stratégique, voir Mistral AI s’ériger en catalyseur de l’écosystème européen est une bonne nouvelle. Et pour cause, la décacorne tricolore, qui a reçu notamment 1,3 milliard d’euros de la part du géant néerlandais ASML l’an passé, n’est plus seulement une startup très bien valorisée (11,7 milliards d’euros).
Elle devient non seulement un acheteur, et donc une source d’exits pour d’autres entrepreneurs et pour leurs investisseurs, mais aussi et surtout un acteur capable de consolider son écosystème, d’intégrer des briques technologiques et d’absorber des talents. «Emmi AI, c’est le type de startup qu’on voyait surtout à San Francisco avant. Et petit à petit, ça commence à arriver en Europe. Ce type de trajectoire reste encore très rare dans l'écosystème, mais un cercle vertueux est en train de s’enclencher avec des acteurs comme Mistral AI», observe Guillaume Decugis. Reste désormais à voir si Serena fera bientôt la passe de trois au niveau des sociétés IA de son portefeuille rachetées par l’entreprise d’Arthur Mensch.