La dépendance des startups européennes aux États-Unis ne se limite plus au capital. Elle se joue désormais à plusieurs moments clés de leur trajectoire : lorsqu’elles cherchent à financer leur croissance, lorsqu’elles envisagent une sortie et lorsqu’elles choisissent les infrastructures technologiques sur lesquelles bâtir leur produit.
C’est l’un des principaux enseignements de la deuxième édition du Transatlantic Founder Index, publiée ce mercredi par AVP, plateforme d’investissement indépendante qui gère plus de 2,5 milliards d’euros en Europe et en Amérique du Nord. Conduite auprès de plus de 100 fondateurs de sociétés tech financées par le capital-risque des deux côtés de l’Atlantique, l’étude met en lumière un fossé transatlantique qui ne se résume plus seulement à la profondeur du marché américain.
Le capital américain continue d’aimanter les fondateurs européens
Le chiffre le plus frappant concerne le financement. Selon le rapport, 29 % des fondateurs européens envisagent de transférer leur siège social aux États-Unis pour améliorer leurs conditions d’accès au capital. Aucun fondateur américain interrogé ne déclare envisager le mouvement inverse.
L’écart de perception est net. Les fondateurs européens notent leur accès au capital à 5,5 sur 10, contre 7,7 sur 10 pour leurs homologues américains. Avec 2,2 points d’écart, il s’agit du fossé le plus important relevé par l’index, mais aussi de l’un des plus persistants d’une année sur l’autre.
Les raisons sont connues : un marché américain plus homogène, une base de clients plus accessible et un vivier d’investisseurs growth plus profond. « Des fondateurs européens que l’on connaît sont partis aux États-Unis, peut-être pour l’accès au capital, mais aussi pour l’accès aux clients », observe Sébastien Loubry, partner en charge du business development chez AVP.
Pour répondre à ce problème structurel, AVP a lancé il y a environ dix-huit mois un fonds growth destiné à financer des sociétés européennes à des stades de maturité avancés, sans les contraindre à chercher du capital outre-Atlantique. Sébastien Loubry évoque aussi la nécessité d’un « protectionnisme intelligent », autrement dit une forme de préférence européenne pour les capitaux de croissance. « Il y a eu des efforts réels, Bpifrance en tête. Le problème, c’est le rythme : les mesures n’arrivent pas assez vite », nuance-t-il.
Les sorties restent largement tournées vers les acquéreurs américains
L’autre signal préoccupant concerne les perspectives de sortie. En 2025, 11 % des fondateurs européens citaient encore l’introduction en Bourse comme objectif. En 2026, ils sont moins de 5 %. Côté américain, aucun fondateur interrogé ne mentionne l’IPO comme horizon prioritaire.
Dans ce contexte, le M&A s’impose comme l’option la plus réaliste. 63 % des fondateurs européens interrogés désignent désormais les opérations de fusion-acquisition comme la voie de sortie la plus probable. Or, dans la plupart des cas, les acquéreurs les plus crédibles restent américains.
Autrement dit, même lorsque l’Europe parvient à faire émerger des sociétés solides, leur sortie risque encore largement de se jouer outre-Atlantique. « Les Américains vont peut-être rafler la mise, mais il peut aussi se passer des choses intéressantes en Europe », tempère Sébastien Loubry.
Cette dynamique pose une question crucial pour l’écosystème européen : comment retenir davantage de valeur sur le continent, si les financements les plus profonds, les grands acquéreurs et les marchés de sortie restent majoritairement américains ?
La souveraineté reste un sujet politique, pas encore un réflexe entrepreneurial
Le troisième enseignement du rapport est peut-être le plus contre-intuitif. Alors que la souveraineté technologique s’est imposée comme un sujet central dans le débat public européen, elle reste encore secondaire dans les arbitrages des fondateurs.
Selon AVP, moins d’un fondateur européen sur quatre déclare se préoccuper réellement de la dépendance aux infrastructures américaines. Dans les faits, 62 % des fondateurs européens utilisent principalement des services cloud ou des briques d’IA américains.
Ainsi, la souveraineté devenue un enjeu politique majeur, ne constitue pas encore un critère décisif dans les choix opérationnels des entrepreneurs. Pour eux, le sujet reste d’abord celui de la performance, de la fiabilité et de la maturité des outils.
« Passer à une solution européenne moins mature, ça serait un gros retour en arrière pour les entrepreneurs européens. C’est l’expression d’un pragmatisme des entrepreneurs, pas un refus des solutions européennes », analyse Sébastien Loubry. Selon lui, l’impulsion ne peut pas venir uniquement des fondateurs. « Elle doit venir des grands acteurs de l’IA en Europe, qui doivent se transformer pour que leurs solutions deviennent crédibles et à la hauteur de ce que les Américains proposent », ajoute-t-il.
Les talents, rare motif d’optimisme
Le rapport identifie toutefois un mouvement plus favorable à l’Europe sur le terrain des talents. Pour la première fois, AVP observe un retour modeste mais mesurable de profils seniors depuis les États-Unis vers l’Europe. Visa, incertitude politique, cadre de vie : les raisons sont multiples.
À l’image de Doctolib, qui a recruté début 2026 deux cadres français installés en Californie pour les faire revenir en France, certaines scale-ups européennes commencent à puiser dans ce vivier. L’écart de notation sur la qualité des talents est ainsi tombé à 0,8 point, avec une note de 6,2 pour l’Europe contre 7,0 pour les États-Unis. C’est le facteur qui se réduit le plus vite dans l’index.
« L’Europe redevient attractive. Il y a de plus en plus de belles sociétés, avec des trajectoires de croissance importantes », souligne Sébastien Loubry. Mais cet élément plus positif ne suffit pas à inverser le diagnostic général. Le rapport documente une Europe tech plus mature sur certains aspects, notamment dans son rapport à l’IA ou à la discipline financière, mais encore dépendante des États-Unis sur plusieurs maillons structurants de la chaîne de valeur des startups.
Financer, construire, vendre : sur ces trois dimensions, l’écosystème américain conserve une force d’attraction considérable. C’est peut-être là que se situe aujourd’hui le vrai fossé transatlantique.