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Innovation

#EdTech Le numérique, cache-misère de l’éducation ?

#EdTech : Le numérique, cache-misère de l’éducation ? Crédit : iStock by Getty Images
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L’école de demain sera numérique. C’est la promesse du Plan numérique pour l’éducation, dévoilé en mai 2015 par François Hollande. Pourtant, entre infrastructures inadaptées dans les établissements, équipes éducatives pas ou peu formées ou encore échanges difficiles entre les parties concernées, cette initiative arrivera-t-elle à redorer le blason de l’Éducation nationale ?

En novembre 2015, Microsoft et l’Éducation nationale annonçaient la signature d’un partenariat de 18 mois autour de l’intégration et du développement du numérique dans les écoles françaises. Un accord d’un montant de 13 millions d’euros, qui prévoit notamment la formation des cadres de l’Éducation nationale et des enseignants aux outils Microsoft (comme la suite Office 365), mais également l’apprentissage du code pour les élèves, l’investissement dans certains éditeurs d’applications éducatives et de manuels scolaires, et l’équipement de structures scolaires en tablettes.

Outre le mécontentement que celui-ci a pu entraîner au sein des écosystèmes éducatifs et numériques, pointant du doigt le monopole accordé à Microsoft et par conséquent ” la mise à mal du principe de neutralité de notre système éducatif “ (communiqué du SNES 23 janvier 2016), ce partenariat confirme surtout la forte ambition de l’Éducation nationale quant à l’acculturation des élèves français, quels que soient les outils qu’ils utilisent, au numérique.

1 milliard d’euros sur trois ans

François Hollande avait en effet dévoilé, en mai 2015, les contours du Plan numérique pour l’éducation. Ce chantier, dont le budget s’élève à près d’un milliard d’euros, prévoit ainsi de mettre en place de nouvelles ressources matérielles et pédagogiques dans les collèges français, notamment en  équipant les classes en tablettes et en lançant de nouveaux enseignements de la primaire au secondaire, comme des cours d’algorithmique, de programmation, ou une initiation au code dès le CE1.

Autant de nouveautés dont l’ambition est affichée : permettre à la France, classée 24ème sur 27 pays dans l’utilisation du numérique à l’école (Rapport de l’OCDE), de rattraper son retard face aux autres pays : “ Bien sûr, nos élèves doivent toujours avoir cette culture classique, mais aussi accéder à la modernité du monde et des outils qui ont envahi notre quotidien, comme le numérique. Aujourd’hui, nous cherchons non seulement à rattraper notre retard, mais aussi à profiter du temps qui s’est écoulé pour faire mieux que les pays qui étaient peut-être en avance sur nous mais qui sont revenus sur ces pratiques ”, expliquait en juin 2016 la ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Najat Vallaud-Belkacem. 

Pourtant, et même si les premiers résultats ne sont pas quantifiables, on peut d’ores et déjà se demander si tous ces efforts peuvent véritablement changer la donne, dans un système scolaire français en crise depuis des années. Niveau de compétences des élèves continuellement en baisse, en particulier en orthographe, suppression de postes d’enseignants ou encore inégalités en tous genres… Le numérique pourrait-il jouer le rôle de Messie, capable de relever les scores alors que l’on compte chaque année 40% d’enfants, soit environ 300 000 élèves, qui sortent du CM2 avec de graves lacunes ?

Si une telle révolution semble aujourd’hui inévitable, plusieurs acteurs du secteur craignent pourtant que l’intégration du numérique à l’école soit plus difficile qu’elle n’y paraît. En cause, une refonte compliquée des programmes dans une institution scolaire souvent taxée d’archaïque, ou encore la mise en place d’outils bien avant la formation des professeurs : “Dans les années 90, on avait envoyé des équipements informatiques et des ordinateurs dans les établissements scolaires, qui sont finalement restés dans les placards car les enseignants n’avaient pas été formés et ne s’étaient pas suffisamment appropriés ces outils“, commente Najat Vallaud-Belkacem.

Mettre la charrue avant les boeufs

Ne serait-ce pas ce qu’il est en train de se passer, 20 ans plus tard ? Si l’Éducation nationale respecte sa promesse d’équiper progressivement les collèges, pour atteindre les 100% d’ici 2018, elle semble cependant passer à côté de certains essentiels. La formation des professeurs en fait partie, alors même que plusieurs études prouvent que les résultats des pays qui ont investi depuis quelques années dans le numérique ne dépendent non pas de la qualité des outils que les élèves ont entre les mains mais de la capacité des équipes pédagogiques à se les approprier.

Pour Svenia Busson, co-fondatrice de l’EdTech World Tour, la formation des enseignants représente ainsi l’un des trois grands fondamentaux de la réussite d’un déploiement numérique à l’école. Et si l’Éducation nationale l’a intégré dans son plan numérique, cela ne suffit pas : “aujourd’hui les professeurs ne sont pas formés au numérique, ou alors ils le sont pendant trois jours sur une petite formation qui leur apprend à utiliser une tablette. Ce n’est pas comme ça que ça doit se passer”, explique-t-elle (“Les EdTech à l’école, la France est-elle prête ?” – Salon Educatec Educatice 2016)

La formation devrait en effet être continue pour permettre à chacun de suivre des apprentissages axés sur l’utilisation des tablettes, mais surtout sur les nouvelles méthodes pédagogiques. Le numérique n’est qu’un pan de cette transformation, et tant que les méthodes éducatives n’auront pas évolué, il est inutile d’équiper les écoles en matériel en tout genre. Fini donc le transmissif, avec des professeurs devant des rangées d’élèves qui écoutent passivement. “On doit aller vers une pédagogie active avec de nouvelles méthodes comme la classe inversée, l’apprentissage par projets ou par problèmes, des méthodes dont le taux de rétention est énorme par rapport à un cours magistral”, s’insurge Svenia Busson.

Certains professeurs issus des premiers collèges pilotes auraient ainsi dû se former eux-mêmes à ces nouveaux outils, de l’utilisation des applications dédiées, à la mise en place de programmes adaptés à leurs élèves, en passant par la gestion de bugs et pannes liées au matériel. Au total, ce serait 250 heures de travail cumulées non payées que quelques-uns auraient dû assurer pour pouvoir proposer des programmes décents à leurs élèves, affirme un enseignant. Sans compter que certains se seraient même proposés pour former eux-mêmes leurs collègues, faute de prise en charge par l’Éducation nationale.

Même chose pour l’accès et l’accompagnement aux ressources et infrastructures techniques, trop souvent mis de côté. “Il faut créer, au sein des établissements, tout un environnement numérique qui soit propice à la mise en place du numérique dans notre pédagogie”, explique Elise Jack, enseignante au collège Jean Vilar de Chalon-sur-Saône, avant d’ajouter : “certaines zones rurales ont des réseaux encore trop lents, certains établissements ont des prises qui ne sont même pas adaptées, ça peut sembler anodin ou marginal, mais ça commence pourtant ici, car si je ne peux pas brancher ma borne Wifi, je ne peux pas faire fonctionner ma tablette.” (“Les EdTech à l’école, la France est-elle prête ?” – Salon Educatec Educatice 2016).

Des questions qui restent en suspens

Le contenu disponible sur les tablettes est-il pertinent et créé en collaboration avec des professeurs ? Est-il régulièrement mis à jour ? Le temps que les équipes pédagogiques prennent le pli de cette nouvelle ère, ces nouvelles technologies seront-elles devenues obsolètes ? L’État continuera-t-il à financer ces nouvelles techniques dans quelques années, lorsqu’il faudra changer les tablettes défaillantes par exemple ? Autant de questions qui ne trouveront pas de réponse tant que les acteurs de cette révolution scolaire ne communiqueront pas entre eux.  

“Lorsque l’on interroge les élus, ils pointent du doigt l’incompréhension de l’Éducation nationale, l’impression que celle-ci prend des décisions seules, sans interroger l’avis des collectivités. Les directeurs académiques, de leur côté, se plaignent des difficultés rencontrées avec des collectivités qui ne sont pas encore en phase avec le Plan numérique en marche”, indique Anna Angeli, vice-présidente du réseau français des villes éducatrices en charge du numérique. (“Plan numérique: Collectivités, rectorats, EPLE et entreprises, main dans la main pour une transformation éducative réussie” – Salon Educatec Educatice 2016).

Des inquiétudes que Marco Lopinto, directeur du développement SQOOL et associé de Unowhy, explique par la lenteur des premières expérimentations du Plan : “Même s’il ne va, aujourd’hui, pas assez vite, le Plan numérique va créer les conditions d’une accélération. Une fois que vous avez la taille critique, vous allez vite. De plus en plus de départements ont commencé par de petites expérimentations avant d’élargir le Plan numérique à plusieures structures“, explique-t-il (“Plan numérique: Collectivités, rectorats, EPLE et entreprises, main dans la main pour une transformation éducative réussie” – Salon Educatec Educatice 2016).

Prendre son mal en patience, c’est bien ce que recommande, à ce jour, l’Éducation nationale, qui demande à tous de ne pas crier au loup avant d’avoir pu observer les premiers résultats. “Il y a encore du chemin à faire pour trouver exactement la bonne direction. Au niveau national, ce qui est important, c’est de travailler sur les fondamentaux. Apporter aux enseignants le bon matériel, introduire les pratiques numériques au sein de l’établissement, c’est le premier point d’une impulsion nationale“, conclut Mathieu Jeandron, directeur du numérique pour l’éducation à l’Éducation nationale (“Plan numérique: Collectivités, rectorats, EPLE et entreprises, main dans la main pour une transformation éducative réussie” – Salon Educatec Educatice 2016).

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