Décryptage#cybersecurité
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24 juillet 2021
Serge Arnal / M6

Pourquoi le succès de Ledger est une leçon d’humilité pour tous les fondateurs

Après avoir fondé Ledger, Éric Larchevêque a pris du recul pour permettre à son entreprise de grandir. Choix assumé et réussi : l'entreprise spécialisée dans la sécurisation de cryptomonnaies vient de lever plus de 300 millions d'euros.

Republication du 14 juin 2021

« C’est une très très belle levée, je suis très fier de Ledger. » Ces mots auraient pu être ceux du CEO du spécialiste de la cybersécurité Ledger. Ils sont ceux d’Éric Larchevêque, l’un de ses fondateurs. Il a beau avoir pris du recul par rapport à la scaleup ces derniers mois, il reste son premier soutien. Un supporter humble qui n’hésite pas à rendre à César ce qui lui appartient : « je n’ai pas joué un rôle de premier plan dans cette levée, menée par les opérationnels » . Avec 312 millions d’euros à la clé, il aurait pu choisir de tirer à lui une couverture en or.

Mais Éric Larchevêque a fait ce que (trop) peu d’entrepreneur·se·s savent faire : céder sa place. En avril 2019, un an après une levée de 75 millions de dollars, il quitta son fauteuil de CEO de Ledger pour devenir président du conseil d’administration. Avant de prendre encore un peu plus de distances en janvier 2021 pour ne plus être que simple membre du board. Un effacement progressif auquel renâclent de nombreux et nombreuses fondateurs et fondatrices, qui peinent à lâcher la bride de leur bébé. Cela ne se fait pas sans un pincement au coeur, comme l’a expliqué à Maddyness Éric Larchevêque. « Au début, on a l’impression de perdre quelque chose : apprendre à voir les choses de loin quand on a passé des années de sa vie à respirer pour sa boîte, ce n’est pas évident.« 

Pour ne pas être tenté de marcher sur les platebandes qui n’étaient plus les siennes, Éric Larchevêque a préféré prendre le large. En pleine Sologne, dans le verdoyant déparement du Cher, Vierzon a été sa destination. « Cela m’a permis de prendre du recul et le temps nécessaire pour rééquilibrer ma vie. Je suis bien plus heureux ici » , se réjouit-il. L’homme aux cent vies n’est pas du genre à s’ennuyer et il a eu fort à faire ces derniers mois en tant qu’investisseur dans plusieurs entreprises, notamment celles dont il était devenu actionnaire à l’issue de la saison 1 de Qui veut être mon associé ? . Il a d’ailleurs tourné la saison 2 de l’émission, qui doit être diffusée dans quelques mois. Surtout, il peut s’adonner à un projet très personnel, loin de l’entrepreneuriat : avec sa femme Iveta, ils ont créé leur fonds éponyme de dotation (le fonds Eric et Iveta Larchevêque) qui finance des projets éducatifs à Vierzon et aux alentours. « Il s’agit de clubs de science, d’écoles d’échecs, de cours de langue ou d’e-sport, liste-t-il. Il s’agit d’aider les talents à émerger pour qu’ils aient ici les mêmes chances qu’ailleurs de pouvoir accéder à une éducation de qualité et de participer au développement économique de la région. »

Anticiper sa succession

Éric Larchevêque ne se plaint donc pas de sa nouvelle place « sur le siège arrière » de Ledger, comme il l’illustre avec humour. Il faut dire que « les commandes » de ce qui est devenu une fusée sont entre de bonnes mains, à savoir celles de Pascal Gauthier, le nouveau CEO. Entré dans Ledger par la grande porte, celle du board, il était devenu directeur général de la pépite en 2017 pour faciliter la transition. Le choix de ce successeur en devenir ne s’est pas fait ni par hasard ni sur un coup de tête. « Ce n’est pas forcément facile de s’avouer qu’on est au bout de ses compétences mais c’était une décision réfléchie » , se rappelle aujourd’hui Éric Larchevêque, qui avait accueilli son futur successeur par ces mots : « Pascal possède une solide expérience dans l’accompagnement des startups visant à changer de dimension » . Pascal Gauthier est un éleveur de licornes : il avait accompagné Criteo dans son chemin vers la Bourse en tant que COO, s’est distingué au board de Teads avant la vente de l’entreprise à Altice et a gravité dans le giron de deux fonds emblématiques de la tech, Index Ventures et Mosaic Ventures.

Le passage de témoin entre les deux hommes a été d’autant plus fluide et réussi, comme en témoigne la dernière opération de la scaleup, qu’il était évident.

« Dès le début, je savais qu’il faudrait lâcher les commandes, atteste Éric Larchevêque. Je suis doué pour faire sortir les projets de terre mais lorsqu’ils changent de braquet, mes réflexes ne sont plus les mêmes » 

Changer de dimension impose de changer de figure de proue. « Le prochain challenge de Ledger est de valoir 10 milliards de dollars pour devenir une grande entreprise technologique et il était nécessaire qu’elle ne soit plus incarnée par ses fondateurs originaux. C’est le signe qu’elle a atteint la maturité et est prête pour la suite. » L’ancien CEO se montre confiant pour la suite. Et préfère la plénitude à l’aigreur dont font parfois preuve celles et ceux qui jalousent la réussite de l’entreprise de laquelle elles et ils se sont écarté·e·s : « je vois les choses avancer dans la bonne direction, l’entreprise grandir et accélérer. C’est surtout cela qui fait que je suis aussi relax » .